"Les chroniques de la haine ordinaire", publiées en 1987 aux Editions du Seuil, rassemblent une grande majorité des textes écrits par Pierre Desproges pour une émission éponyme, diffusée sur les ondes de France-Inter, en 1986. La musique de ces pages délectables est de Paolo Conte, un artiste que l'humoriste aimait.
Pour paraphraser une formule à la fois creuse et grandiloquente, c'est l'ouvrage de la maturité. Certes, on ne disconviendra pas que "Vivons heureux en attendant la mort" ou le "Dictionnaire superflu", pour ne citer qu'eux, sont l'expression d'un grand talent. Desproges s'y affirme comme le seul humoriste lettré de sa génération, auteur de phrases fulgurantes, sorte de cocktails subtils entre la rhétorique cicéronienne, et la concision de l'écriture de Vialatte. Un style totalement novateur, mêlant le juron et la préciosité avec un égal bonheur créatif. Mais "Les chroniques" offrent une variété de tons (l'indignation, l'absurdité, la tendresse...) qui en fait l'ouvrage le plus maîtrisé de Desproges. Aux novices qui voudraient découvrir cet auteur, cette oeuvre constitue une excellente entrée en matière.
-------------------------------------------------------------------Commentaires sur les chroniques :
1- "Bonne année, mon cul" : un bref survol de l'actualité du mois de janvier 1986. Humour et dérision. Les Restos du coeur en prennent pour leur grade. Nous sommes en pleine période de "coluchomanie"... 2- "Les restaurants du foie" : Coluche bis. Une crtique au vitriol de l'association créée par le célèbre "enfoiré". Desproges s'insurge contre une nouvelle forme de philanthropie show-bizeuse, dont la sincérité lui paraît plus que suspecte, et contre la monomanie lacrimale qui a gagné le pays. Hélas, ça ne s'est pas arrangé depuis. La générosité est devenue très ostentatoire...
3- "La drogue, c'est de la merde" : un panégyrique sincère du clip de Périer et Séguéla, contre la drogue. Comme quoi, Desproges, ce n'est pas non plus la critique systématique, comme certains l'ont dit... Personnellement, j'ai toujours trouvé ce petit film assez banal. Mais le message est évidemment esentiel. 4- "Dieu n'est pas bien" : Dieu va chez le docteur. Amusant, mais pas inoubliable. Jean-Louis Fournier, le grand pote de Desproges (et réalisateur de la "Minute de Monsieur Cyclopède") s'en est peut-être souvenu en écrivant "Le curriculum-vitae de Dieu" (un ouvrage que je conseille, car il est drôle).
5- "Humilié" : une anecdote amusante, où le narrateur se fait humilier par un petit morveux, amateur d'avions de chasse. Desproges démontre ici ses talents de conteur. Ce ne sera pas la dernière fois dans cet ouvrage.6- "Criticon" : un excellent texte, qui remet à leur place les critiques zélés, dont la condescendance s'exalte en un suprême mépris de tout ce qui est comique. Lointaine tradition qui remonte à Aristote et sa "Poétique", et qui va jusqu'aux Césars, où on ne recompense pas trop ce qui excite les zygomatiques... Car le rire n'aurait aucune ambition, selon un adage trop connu, sinon... celle de faire rire. C'est contre ce cliché ringard et scandaleux que Desproges s'insurge, en affirmant, je cite, deux points ouvrez les guillemets et fermez vos gueules : "Elle est immense, la prétention de faire rire".
7- "Les trois draps du prince d'Orient" : un contre drôlatique, une sorte de fable très bien écrite, et qui montre, si besoin était, que Desproges aurait pu faire un excellent conteur, dans la tradition des moralistes français du dix-septième siècle. L'histoire : un prince descendu dans un hôtel, doit se contenter de dormir dans un lit avec son valet, ce qu'il refuse, avant qu'une soubrette espagnole ne vole à sa rescousse avec une paire de draps.8- "Joëlle" : vibrant plaidoyer, qui débute par un excursus sur les Césars (une caractéristique des "Chroniques"... le titre n'embrasse pas toujours la matière; Desproges se définissait lui-même comme "un dérouleur de pensées" dans "Fonds de tiroir"). Puis c'est l'éloge de Joëlle Kaufmann, la femme de Jean-Paul, journaliste français alors détenu au Liban. Un vrai cri de révolte, et une poignée de main confraternelle, puisque Desproges vient du sérail (il a bossé au journal "L'aurore"). "Solidarité sainte de l'artisanat", comme aurait dit Brassens.
9- "La démocratie" : l'individualisme forcené de Desproges ne pouvait totalement s'accommoder d'un régime aussi consensuel que la démocratie, où la loi du plus grand nombre n'est pas la meilleure, loin s'en faut. Une chronique proche des idées de Tocqueville, mais en plus accessible. On conviendra, avec l'humoriste, que la démocratie a tendance à dissoudre l'intelligence aux heures de prime-time télévisuel. Mais quand on a la liberté de le dire, c'est que tout ne va pas si mal. "Le moins mauvais des systèmes politiques", comme dirait l'autre. Le propos s'achève par un hommage discret à Olof Palme, le premier ministre suédois tout juste assassiné.10- "La cour" : une de mes chroniques préférées. Desproges y démonte la légende de "Saint Coluche", avant que la mort ne le pétrifie dans un mausolée de bazar. Le plus grand comique des années 80 nous y est présenté comme un roi - "Rigolo XIV"- entouré d'une cour de parasites, uniquement intéressée par son argent et sa notoriété. Le regard est acerbe, et le style fait mouche.
11- "Le règne animal" : un cours de rattrapage amusant sur... le règne animal. Un texte sympathique, mais pas transcendant.12- "Au voleur" : une mésaventure autobiographique, sans doute. Desproges chausse ses bottes de sept lieues, un peu plus cloutées que celles de Brassens, dans "Stances à un cambrioleur". Mais l'événement justifie la colère : le cocker de l'auteur est victime d'un minable cambriolage. La rancune se pare des atours du mépris, à la fin du texte.
13- "L'humanité" : sous une forme très antiphrastique, Desproges clame son amour du genre humain, et dissocie quatre catégories d'hommes : les amis, les copains, les relations, les gens qu'on ne connaît pas. Tout à fait d'accord avec cette classification, et troublé par cette phrase absolument géniale : "La caractéristique principale d'un ami est sa capacité à vous décevoir".14- "Les cèdres" : une litanie de "Nous irons...", à la manière du "Je me souviens" de Pérec. Un tour du monde absolument pessimiste de tous les malheurs terrestres, à chanter les soirs de cafard d'une voix pleine de trémolos...
15- "Le fil rouge" : une colère tout aussi réjouissante que talentueuse contre l'inventeur du fil rouge autour des portions de gruyère. Cette chronique est prétexte à d'irrésistibles analogies, dont la violence culmine au travers d'un cri anarchiste : "Peut-être que sa grand mère, c'est la salope qui a inventé le suffrage universel".16- "Misères" : évocation édifiante d'une misère qu'on ne voit pas (contrairement à celle qui s'exhibe sur la place publique, cf. plus haut) : celle d'un ventriloque solitaire, qui erre d'insuccès en insuccès. Un récit sombre et émouvant.
17- "Les compassés" : le texte a vieilli, car il évoque un événement politique trop ponctuel, la cohabitation Chirac-Mitterrand. Rien de particulier dans l'écriture. Une chronique à oublier.18- "La baignoire aux oiseaux" : une Bardot urbaine entretient un bruyant territoire zoologique, et récupère un petit moineau qu'elle entrepose dans une cage. Mais le volatile se fait manger les pattes par un lapin. Description amusante de cet "arche de Noé", mais chûte moyenne.
19- "Psy" : un de mes textes préférés. La psychanalyse est réduite à néant, ridiculisée, par une anecdote édifiante, où les épigones du bon Freud en prennent pour leur grade. 20- "Les rigueurs de l'hiver" : il me semble que Desproges a emprunté le récit à une blague assez connue, que racontait notamment Coluche... ce qui en atténue l'intérêt. Mais le début est intéressant car Desproges se livre à une attaque en règle contre la gérontocratie tout aussi insolente que brillante.
21- "De cheval" : un plaidoyer en faveur des chevaux, sous la forme d'un intéressant dialogue entre l'homme et l'ongulé. Pas de quoi pavoiser, ni hennir. Mais je suis peut-être un peu sévère...22- "Non aux jeunes" : excellent texte, encore. Desproges n'est jamais aussi bon que lorsqu'il prend l'opinion commune à rebrousse-poil. Un texte anti-consensuel, donc, qui reste d'actualité, en ce temps de "jeunisme" effréné. Notons que la génération soixante-huitarde n'est pas épargnée... on n'imagine pas trop Desproges monter sur les barricades, à proximité de l'Odéon, effectivement...
23- "L'aquaphile" : un texte qui se déguste comme un bon vin. Une des meilleures chroniques, également. La rencontre qu'évoque l'auteur donne envie d'être amoureux... à quarante ans, à cinquante ans, peu importe. Mais la fin est brutale, hélas.24- "La gomme" : le prétexte d'une invention idiote (la gomme de toutes les couleurs, de tous les parfums) sert la dénonciation du monde politique (et plus particulièrement de gauche) : on légifère selon des motifs futiles, et on oublie l'essentiel.
25- "Queue de poisson" : Excellente fable qui raille une brassée de notables provinciaux (déjà épinglés dans "Des femmes qui tombent"). Ceux-ci sont victimes d'un incident gastrique, préjudiciable à leur bonne santé. Ils sont soignés, mais avec un peu trop de vélléité et d'angoisse, pour que ceci paraisse totalement sincère.26- "Les sept erreurs" : ou la vie médiocre de Raymond Lepetit, responsable du célèbre jeu "des sept erreurs". Un texte doux-amer, mais pas impérissable.
27- "Maso" : comme son nom l'indique, la vie d'un masochiste, avec sa succession de moments douloureux, mais ô combien délectables pour lui, évidemment. Hélas, son existence s'achève de manière frustrante. Un texte amusant.28- "Les trous fumants" : un portrait acide de Haroun Tazieff, le célèbre vulcanologue, ex-ministre "des trous qui fument", qui brada jadis son idéal sismique sur l'autel de plus funestes ambitions politiques. Comme La Bruyère, Desproges excelle dans l'art du portrait.
29- "Bâfrons" : morceau de vie et tranche de pain, à moins que ce ne soit l'inverse. On imagine bien le bon Pierre, perplexe devant son frigo vide, se satisfaisant, ô sacrilège, du strict minimum et d'un petit vin... le plaisir de manger l'emporte de peu sur la honte de bâfrer médiocrement. Amusante référence à Cavanna, que Desproges adorait.30- "Sur la grève" : j'ai longtemps cru que ce titre évoquait une plage. Je n'avais pas bien dû lire la suite. Mais j'aime cet intitulé à double sens. Une chronique en deux temps, deux mouvements : la grève des syndicats de l'audiovisuel qui, hélas, n'aura pas l'indélicatesse de priver les spectateurs des événéments sportifs à venir (on n'est jamais trop prudents !) ; puis, une amusante anecdote sur Gide, "ce vieux pédé de Nobel à béret basque". Savoureux Desproges qui ne respecte rien, ni personne !
31- "Ca déménage" : un déménagement infernal rélègue le chroniqueur dans les toilettes. Un texte surréaliste, mais périssable.32- "La belle histoire du crapaud -boudin" : le portrait qui ouvre le récit est un petit chef-d'oeuvre d'écriture, à relire d'urgence. La suite est à l'avenant, et la fin cruelle. Entre conte et fable, mais la perruque en moins.
33- "Le duc" : angoisse nocturne, et solitude conjugale, au sortir d'un cauchemar éprouvant. Un texte étrange, sans doute autobiographique, puique Desproges parle beaucoup de lui dans "Les chroniques".34- "Aurore" : les pas du hasard entraînent le narrateur dans un pélerinage émouvant, aux abords de l'ancien siège de "L'aurore", journal auquel Desproges collabora avant sa célébrité, au début des années 70. Emotions et souvenirs. L'auteur-narrateur retrouve une ancienne connaissance dans un bar attenant.
35- "Plaidoyer pour un berger" : nouveau plaidoyer zoologique, en faveur du berger-allemand, chien honni, associé par la mémoire collective à tout ce qui torture, maltraite, plastronne et racisme à tout-và. Pas le meilleur texte, loin de là.36- "Non compris" : et toujours cette insociabilité tenace, et toujours cette muvaise foi qui confine à l'hérésie. Supplice pour la'auteur, mais bonheur pour le lecteur. A travers diverses rencontres, où chaque parole atteint, blesse, comme un poignard, la fibre misanthrope s'exhale comme l'ultime preuve d'une impossible fraternisation avec son prochain. Un très bon texte.
37- "A mort le foot": le titre est explicite. Desproges détestait le football, preuve objective, selon lui, de la médiocrité ambiante. La dénonciation est à la fois féroce et brillante. Puis, lassé d'un tel acharnement, l'auteur passe à autre chose, répond à des enfants scandalisés de l'impolitesse des Chroniques. La tendresse succède à la colère, mais la difficulté à communiquer entre les générations est un constat que concède ce texte.38- "Rupture" : dans ses jeunes années, le petit Desproges croyait en Dieu. Mais ce dernier l'a déçu, et l'auteur lui écrit une lettre de rupture, émouvante, drôle. L'humoriste implore maintenant le droit de succomber à la tentation. Comme on le comprend...
39- "Les hommes en blanc" : cette fois, Desproges s'en prend aux opticiens. Mais est-ce là une surprise ? L'opticien porte une blouse blanche, comme les docteurs, que l'auteur détestait également. Un bon texte.40- "Les aventures du mois de juin" : c'est sur ce feuilleton familial que se clôt le livre. Ce texte à épisodes témoigne d'un désir d'une forme d"écriture plus délayée. Un an auparavant, Desproges avait commis "Des femmes qui tombent", roman à demi-réussi, qui témoignait tout de même de problèmes avec la forme même du genre. Ici, l'humoriste pose les fondations d'un récit avorté mais ô combien sympathique (le début fonctionne comme une mise en abyme de la problématique de l'écriture). Le cadre est défini, mais le récit ne va pas plus loin. Comme si Desproges baissait les bras devant la difficulté à surmonter. Dommage.
14.08.2006 22:11
C dommage qu'ils se soient gourés de photos pour illustrer la catégorie, ça n e lui aurait surement pas fait plaisir à Msieur desproges d'avoir la tronche à chirac
14.08.2006 22:10
J'ai pensé la mem e chose de ce livre et de ces chroniques , un tres bon bouquin rageur, dénonciateur, drole, qui gratte et au final qui fait du bien meme s'il y a qqes faiblesses ... Et ton avis est tres bien écrit en plus
14.08.2006 22:03
"un panégyrique sincère du clip de Périer et Séguéla, contre la drogue. Comme quoi, Desproges, ce n'est pas non plus la critique systématique" Ce texte là m'a surpris car il y est gentil , humain, sincere