Le Jour du séisme - Nina Bouraoui

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El zilzel, traces de l'exil et du désir

4  11.02.2005

Avantages:
Style, écriture féminine, modernité .  .

Inconvénients:
.  .  .

Recommandable: Oui 

Koulibri

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Membre depuis:11.02.2005

Avis:10

Lecteurs satisfaits:38

Cet avis a été évalué par 52 membres de Ciao en moyenne: exceptionnel

Ni française, ni algérienne. Ou franco-algérienne, c’est selon. Cette double identité qu’assume Nina Bouraoui se répercute fortement dans ses écrits. Ceux-ci se rattachent plus à la littérature francophone algérienne qu’à la littérature française, tout en se plaçant dans une perspective d’exil par rapport à celle-ci. On comprendra donc tout de suite, que l’enjeu majeur des œuvres de Nina Bouraoui sera la définition d’une identité individuelle et collective. La jeune femme est née à Rennes en 1967 et passe ensuite 10 ans de sa vie en Algérie, dans la région du Hoggar et du Tassili, de 1970 à 1980. cette donnée aura une importance capitale dans la quête de soi, dans le rattachement profond à la terre algérienne. L’écrivaine qu’elle deviendra obtient le Prix Livre Inter en 1991 pour « la voyeuse interdite », roman qui la fera découvrir. On pourrait la rattacher alors à la troisième génération –actuelle- des écrivains algériens. Pourtant elle n’est pas "que"algérienne, et il semble peu pertinent, voire limité de poser sans cesse des catégories. Toutefois cela permet de voir l’influence que peuvent avoir des femmes comme Leîla Sebbar, Assia Djebar ou Malika Mokeddem.

Elle se démarque de l’écriture féminine telle qu’elle peut se concevoir chez les écrivaines algériennes et magrébines, tout en conservant de forts points communs. Par sa position dans la littérature mondiale, et entant que femme écrivain, elle se place dans une littérature minoritaire, une contre-littérature, double. La littérature des femmes dérange, destabilitse, et doit faire face à ce problème d’avoir à prouver qu’on peut exister entant qu’écrivaine et femme. Cette écriture remettra en cause donc les canons établis, interrogera les dogmes et ses contemporains. Nina Bouraoui ose ici une thèmatique peu courante dans son traitement : un tremblement de terre qui agita Alger alors, qu’enfant, elle s’y trouvait. En effet, comme la plupart des écrivaines algérienne, l’autobiographie nourrit assez fortement ses œuvres.
Évidemment, se pose le problème de la langue : et malgré son attachement à la langue orale algérienne –et non pas à l’arabe classique- Nina Bouraoui écrit en français, cette langue de l’Autre qu’elle veut Autre mais qui est un peu soi... cette langue que tous les écrivains peuvent habiter, revivifier et se réapproprier. Cette écriture devient un défi à relever, une fracture et un baume pour l’identité. Écriture de la marginalité pour se positionner face aux traditions étouffantes arabes : ceci est moins présent dans ce livre, car il s’agit d’une relation sensuelle au sens premier du terme, même si le seîsme s’élabore comme topos structurant du texte et donc de la critique sociale par la même occasion. Ce que nous retiendrons alors, c’est qu’il y a chez elle une véritable tendance à se démarquer des écriture magrébines (et françaises par la même occasion), la situant ainsi comme un astre solitaire.

Le titre, d’emblée annonce la catastrophe, un séisme qui eut lieu réellement le 10 octobre 1980, c'est-à-dire l’année de départ de Nina Bouraoui pour la France, à El Asnam. Le texte se déroule selon deux axes : le rapport au séisme vécu comme déracinement, rejet, exil, amputation et donc traumatisme, et les retours à un passé non daté, à un passé donc qui se voudrait un sens intemporel et mythique, qui vise à la re-fusion à la terre, à la résurgence des sensations avec tous les éléments qui fondent l’espace algérien.
Le tremblement terre se vit donc comme une trahison de cette terre aimée pour l’enfant

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Nina Bouraoui
qu’elle est. Il boulerverse le lieu, et l’existence. L’enfant devient alors une femme. Elle l’assimile aussi à la violence de l’homme, d’un homme au travail guerrier : « il vit là, sous mon ventre, au feu du magma, sa lave et son terreau. Son visage est sans traits. Ses ongles sont noirs. Ses gestes sont précis. Il applique, une méthode. Il perce, fend et abat. Il creuse, fouille et éventre. Il déforme et amplifie. Il renverse et dénature. Ma terre dérive et s’expose. » Par lui se creuse la distance angoissante et se dresse la solitude face au monde, la séparation de l’enfance, paradis perdu car « chaque séparation est un vieillissement. {…] je sais la limite du temps qui induit, toujours, la solitude des hommes. » Séparation existentielle et essentielle des hommes, et de l’enfant face à son monde en destruction : « « ma terre n’existe que par ma mémoire. Le séisme est une disparition. Il détruit. Il défait. il ensevelit. Il façonne par la violence. Il forme un autre lieu renversé. Je sais ma terre, initiale. Ma connaissance est sensuelle. Je sais sa première forme, ses tracés, sa topographie. Je sais désormais son rythme, un éclat. Elle se lit à l’enfance. Elle devient éternelle. »

Le passé est à accepter lui aussi, avec ses douleurs, et l’on oubliera pas que Nina Bouraoui passe son enfance en Algérie, à l’heure de la lutte pour l’indépendance, avec donc tout ce que cela implique. D’où l’importance de la mémoire, attachée à la terre, en quête de l’origine, mémoire algérienne. « je suis à l’intérieur de la terre. Je marche avec Dieu. ». Il faut retrouver l’enfance et l’origine dans la terre algérienne, dans l’eau, le feu après la perte de cette enfance dans le séisme qui conduit au passage à une vie étrangère. Gagner une mémoire neuve. « L’enfance est un lieu ouvert. Elle est, soutenue. Elle est, à proximité. Elle devient un corps, une voix, un sens. Elle porte deux visages. Elle existe, encore. Elle déborde […] mon enfance dévore ma vie. » Il y a donc ambiguïté de l’enfance qui se détache de soi même. Ainsi l’imagination va tenter de retresser le lien avec l’espace et le temps mémorial après l’assassinat de l’enfance. Le séisme est comparé à un diable car « le diable agit par division ». L’enfant doit lutter contre l’éloignement de la terre, la solitude, la douleur. Personnification du séisme : « il tient, en otage. il brise, la prière. Il appuie, sur la gorge. Il menace l’enfant. Sa voix est raque. Sa peau est une sécheresse». Le corps entre en fusion avec le corps blessé de la terre. Le séisme attaque la terre du corps, et la terre natale : d’où une double confusion. Ce déchirement par le séisme symbolise l’exil hors de l’enfance pour l’entrée dans les tourments de la vie adulte, mais aussi l’exil hors d’une identité, l’aliénation de soi dans une autre culture, et la dénaturation d’une société par une autre. Terre bouge, emportée par la force des continents qui s’attirent. Il faut construire face au vide, face à la peur, entrer dans une autre initiation, « ma terre devient définitive et silencieuse. »


Dans les digressions, l’accent sera mis sur la beauté de la nature, sur sa force, sa vérité par rapport aux destructions causées par les hommes, et de ce séisme que l’on peut aussi interpréter comme un acte de rébellion de la terre, une vomissure minérale des aliénations et blessures causées par les hommes. L’enfant pense à la terre belle, à l’eau. Il y a une fusion à la nature minérale et aqueuse. Elle revendique l’appartenance à une terre : « je suis d’Ici, attachée. Je n’irai plus. Je ne descendrai plus. Je ne nagerai plus. Je pers l’avenir. Le séisme impose le temps fixe des peurs, une mauvaise éternité. » Le désert est proche : ils vivent près de ses portes, lieu où le soleil règne, imprime sa puissance de feu. Assekrem, portes du désert : « j’apprends les formes, dérivées, de la vie et de la mort. Le silence n’est pas la mort. Il va vers la vie, par méditation. Le désert porte ainsi nos voix, des empreintes. J’apprends la honte de la tristesse. L’Assekrem est un non lieu mais aussi le lieu des espérances. Ici se décide le sens du voyage, des courses ou du combat. ». Seul le frère, Asran sait la beauté de la lumière, de cette lumière. Face aux enfants guerriers, ils devront faire l’apprentissage de la solitude, du combat. Et aller vers le Hoggar, lieu de fuite, d’exil, d’endurance, d’initiation. Lieu de l’effort, de la marche

L’identité se construit dans le rapport au monde hors-humain, dans une relation véridique à la terre, et non vis-à-vis d’une culture, passant par des phases initaitaiques, comem celle qui fait sortir l’enfant de sa vie adulte. L’initiation est celle aussi de Arslan par la circoncision qui « perd son premier corps, sa formation. Il perd, l’ignorance des blessures. Il entre en douleur, physique, une épée. Il sait, désormais. » La relation au frère est très forte, elle aussi fusionnelle, tout comme avec l’ami dans « Garçon manqué ». ce frère contient une forte douleur, et connaît lui aussi son initiation culturelle, mais aussi dans une lutte avec l’élément terrestre, manquant de se faire engloutir dans une zone marécageuse : . « une blessure, s’oppose au langage et à l’expression. […] sa voix est un solvant. Elle brûle et efface. Elle détache du réel. Elle creuse une prison. » cette voix suscite l’angoisse, et exprime la perdition dans l’immensité de la terre. Elle inflige le vide, la peur. En sauvant son frère, en combattant la terre, elle devient sa fille et son ennemie. « mon silence est une solitude. Ma voix est un cri, tenu. Mon histoire suit le flux du sang, un sens caché. Je ne dis pas. Ma parole blanche couvre Arslan. » A côté de ce frère, l’enfant a une sœur idéalisée, Maliha : « elle reste au bord du feu et oublie la mer qui devient le rejet de la terre. » Sœur habite blida, ville des hommes : « ici se perd l’enfance sèche et interdit pou la vie, sensuelle. ». Elle initie, donne le courage. Le corps de l’enfant est instruit par Maliha.
Thème récurrent dans la littérature algérienne, la mère est, quant à elle, décrite comme déchue de son halo : elle incarne la femme bafouée qui ne se révolte pas, qui assume sa condition inférieure. Elle n’est plus un modèle à reproduire : au contraire, il s’agit de se placer vis-à-vis d’elle pour lutter en faveur de l’émancipation féminine. La mère dans le séisme se tourne vers Dieu, implore. Elle manque à la fillette qui doit alors se débrouiller sans elle : « ses nouveaux gestes m’excluent. Son enfance revient, un apprentissage. Je suis sans elle et appauvrie. » Geste de renaissance et non de mort.

Malgré le retour au calme : « le silence succède à la peur. Il induit la rupture. Il rapporte la vie, simple. Il devient général. Il force le jour du séisme. Ma terre revient ave la lumière et le ciel. Ma terre revient avec le silence, entier, une onde légère qui se déplie sur nos corps. » l’autre exil, le retour en France guette et survient.La séparation par le séisme se confond (et permet de parler de) avec la séparation du à l’exil hors Algérie, du retour vécu comme rupture en France : « Quitter l’Algérie est un acte violent. C’est un arrachement qui implique la mémoire, son noyau, son intégrité. C’est se détourner de soi. C’est se rendre à l’errance. Quitter c’est rechercher, à jamais. L’enfance devient historique. » Quitter sa terre, c’est se quitter soi même, quitter sa définition. L’exil apporte aussi la perte d’Asran, elle en devient étrangère, autant qu’elle sera étrangère à sa terre et à elle-même : il faudra alors se reconstruire dans cette triple étrangeté, accepter et interroger l’altérité fondatrice que l’on porte en soi.

Le rythme de la phrase est binaire : courte, avec un usage particulier de la virgule qui agit comme une césure, une fissure : la prose elle-même subit le séisme, matérialise la brisure au niveau syntaxique. La virgule sépare le verbe de son complément, corrompt la logique de la phrase, comme on peut le voir dans les différents extraits. Elle ne rompt pas le sens, elle en donne un autre, divergent, exprimant l’exil dans une écriture erratique, vive, douloureuse et lyrique. Même s’il y a une simplification proche de la litote, cela ne peut se réduire à cette idée : il y a une poéticité du discours, une recherche de musicalité et de rythme, mettant en avant les sentiments et sensations. Écart par rapport à la norme, subversion de l’écrit, donc. Au niveau plus global, les chapitres sont interchangeables : le désordre guette donc, et l’ordre peut paraître comme aléatoire. C’est donc un réseau sans hiérarchie, et ce que Jean Clément appelle l’hypertexte. C’est une écriture fragmentaire, que d’autres ont pratiqué avant elle. Elle communique donc une perte de repères, tentant de s’organiser autour des récurrences, et mettant surtout en avant les sensations, le vertige et le déchirement ressentis. Il y a bien ici une volonté de modernisation et d’émancipation des écritures magrébines. Au niveau de l’intertextualité, on peut voir une influence de Duras, entre autre avec « Moderato Cantabile » chez Nina Bouraoui, sur le style, le thème de la mort, leur traitement. Plus généralement, il y a une remise en cause du genre, un brouillage générique : roman, poésie, texte autobiographique, fiction. Le « je » est interrogé dans son identité et son identification avec l’auteur.

Ainsi, tout en s’en démarquant, Bouraoui contribue à la ligne de renouvellement et de modernisation de la littérature magrébine. Son appartenance est problématique, d’autant qu’elle appartient à cette génération d’écrivains ayant vécu l’exil, l’émigration. « le Jour du Séisme » s’éloigne d’une remise en cause présente dans ses autres écrits, des traditions et de l’idéalisation de l’occident. Elle s’insère dans l’entre deux, dans l’ambiguïté identitaire et créatrice, entre Algérie désirée et France acceptée, et recherche sa voie originale dans la pensée et l’écriture.
La résistance féminine, des plus importantes pour cette littérature emprunte ici la voix de l’identité sexuelle, de son ambiguïté et ambivalence. L’écriture fait exploser les traces du désir de soi, des autres, d’une appartenance à une terre, à un peuple, à une identité. Comme pour beaucoup d’autres, l’identité se déplace de la langue au sexe. Autre thème fondamental : la prégnance et la douleur de l’exil : exil géographique, identitaire qui se double ici d’un exil sexuel.
Ce roman, comme les autres de Nina Bouraoui tente de retisser les liens affectifs et passionnés avec l’Algérie. Entre déchirement et initiation ambiguë, l’identité cherche à se (re)construire parmi les sursauts du monde et de l’être, entre deux pays, deux rives, deux cultures. L’exil est le véritable séisme.


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Commentaires sur cet avis
clara-luna

clara-luna

13.05.2005 12:15

Il me fallait un peu de temps pour lire ça, enfin j'y suis! superbe avis... je soupçonne que je pourrais préférer l'avis à l'oeuvre...j'ai parfois du mal avec les styles trop "poétiques" et si j'y réfléchi je lis assez peu de femmes écrivains, peut être le hasard:-)) mais je suis tentée d'essayer! Bravo...

seumeuh

seumeuh

06.05.2005 21:35

arff...plus de E todé....à bientôt

seumeuh

seumeuh

06.05.2005 21:34

magnifique 1er avis

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