Le cinéma français sous l'occupation 1940-1944 - René Chateau

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Le cinéma français sous l'occupation 1940-1944 - René Chateau

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Le cinéma en eaux troubles

5  02.05.2005

Avantages:
des émotions à la page surtout, des photos rares, des souvenirs qui remontent pour les plus anciens .  .  .

Inconvénients:
le prix évidemment, des textes "bruts"

Recommandable: Oui 

delphine72

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Membre depuis:01.01.1970

Avis:90

Cet avis a été évalué par 33 membres de Ciao en moyenne: très intéressant

Je suis venue faire une pause dans mes révisions pour vous parler d'un livre qui reflète une de mes plus grandes passions, si ce n'est la plus grande… le CINEMA, et pas n'importe lequel puisqu'il s'agit du cinéma sous l'occupation, période bien délimitée aux années 1940 à 1944.

Il m'a été offert il y a quelques années par ma grand-mère, à l'occasion de mon brevet des collèges… Disons qu'elle m'a donné l'argent et que j'ai couru l'acheter, je bavais dessus depuis quelques temps déjà, et bien sur, en tant que collégienne, je n'avais pas un rond pour me l'offrir…

Bon, ma vie privée ne fait pas l'objet de cet avis, donc je vais m'arrêter là !

Le livre dont il est question ici s'appelle tout simplement « le cinéma français sous l'occupation ». On remarquera le titre sobre et dénué de toute connotation, positive ou négative.
L'auteur en est René Château. Ce nom ne doit pas vous être inconnu puisqu'il est le distributeur d'un nombre assez impressionnant de films relativement anciens qui font partie de la collection « Mémoires du cinéma français ». Vous les reconnaîtrez par le logo que portent ses dvd et cassettes vidéo : un cercle blanc avec une panthère noire au milieu et autour du cercle, il est inscrit « René Château vidéo la mémoire du cinéma ».

Sur le livre, le logo est le même sauf qu'il n'est pas question de vidéo, ici on parle de « Edition René Château la mémoire du cinéma ».

C'est donc un passionné de cinéma qui est l'auteur de ce livre d'une richesse qui mérite que notre attention se pose sur ce livre.
D'ailleurs, une courte biographie de l'auteur et la préface nous dévoilent que le cinéma est pour René Château plus qu'une passion, mais le sens qu'il a donné à sa vie…


~~~ Politique et culturel ~~~

Quelques mots sur le contexte de l'époque nous permettront de mieux comprendre pourquoi le cinéma de l'époque était autant empreint de politique, et ainsi, pourquoi les acteurs ont été vivement décriés après la Libération….


Le 20ème siècle a connu trois régimes totalitaires : celui de L'Italie de Mussolini, l'Union soviétique et l'Allemagne nazie. Plusieurs traits communs caractérisent ces régimes et notamment une attirance vers les moyens de communication de masse qui permettent de faire adhérer les masses populaires aux idées du régime…
Politique et culturel sont alors liés… Pour le meilleur et pour le pire…
Le cinéma joue alors un rôle clé, il permet la propagande des idées… et si on voit Goebbels, Ministre allemand de la propagande en visite sur les plateaux de cinéma français, ce n'est pas par goût anodin pour les films français, mais plutôt pour s'assurer qu'ils étaient conformes à une certaine mentalité…

D'autre part, la production cinématographique française pendant l'occupation est complètement sous la coupe allemande puisque chaque « maillon » contribuant à la réalisation d'un film devait obtenir l'aval du gouvernement de Vichy pour travailler, les films étaient produits par des fonds allemands et toutes les maisons de production devaient obtenir une autorisation du Comité d'organisation des industries du cinéma… qui avait à sa tête une personne à la botte du Gouvernement de Vichy…
Il était d'ailleurs constant que les Juifs étaient systématiquement exclus de l'activité cinématographique.

Après ce petit interlude assez scolaire, attardons nous un peu sur la présentation du livre…


~~~ Le livre, objet matériel ~~

Il ne s'agit pas ici de n'importe quel livre : c'est une référence en la matière… Il est de taille assez imposante ( il mesure plus de 30 cm de long !), les pages sont en papier laqué (il y en a 528) ce qui fait au final un livre plutôt lourd… A vue de nez, ou plutôt à bout de bras , il doit bien peser 2,5 kgs :-) donc impossible de le lire au lit.. D'ailleurs, c'est pas un truc à lire au lit… pas forcément reposant…

La couverture est noire avec des photos d'affiches de films et de personnalités marquantes : Arletty, Danielle Darrieux, Sacha Guitry, Pétain, Le Corbeau, Goupi Mains Rouges etc…..
Le tout sur fond noir (sobre : comme tout le reste du livre)

Il commence par une introduction sur le contexte historico-politique antérieur à l'Occupation et montre que dès les années 1930, le cinéma était empreint des relations franco-allemandes. Une partie de cette introduction est d'ailleurs significativement intitulée « ces films qui devaient nous faire gagner la guerre ». Cela résume assez bien l'enjeu du cinéma à l'époque !

Ensuite, la présentation est assez journalistique. Une page est consacrée à chaque mois de chaque année, conçue avec plusieurs colonnes et reprend pour chaque jour les évènements marquants : sortie d'un film, début d'un tournage, mais aussi évènements politiques.
il nous entraîne donc dans une vie trépidante, pailletée (oui, c'est du cinéma dont on parle et de ses stars!), parfois dangereuse, souvent inconsciente, et fourmille de détails. Un petit côté "people", mais rien à voir avec les une de gala et autres couv' de ce genre de presse, lui donne un peu de piquant et amuse le lecteur...


Ceci ne prend qu'une place minime du livre.
Ce qui est remarquable, c'est la richesse des documents présentés (plus de 1 000 selon René Château, je n'ai pas vérifié, mais je le crois volontiers !).
Les illustrations sont nombreuses et intéressantes, cela va de la photo de studio un peu surannée d'acteurs, à des extraits de revues destinées à la jeunesse, à des pages de journaux d'époque et des photos officielles (Hitler en visite à Paris, Goering en visite sur un plateau de tournage, le départ des stars françaises pour visiter l'Allemagne). Et des photos de films bien sûr !

La parole est largement laissée aux acteurs (dans le sens large du terme) de l'époque, et René Château limite son rôle à celui de rapporteur de témoignages (ce qui somme toute est déjà une tâche énorme !) et donc, sa subjectivité n'apparaît pas...

Il y a plusieurs illustrations sur double page consacrées aux affiches de films, souvent d'une beauté rare, pas de photos, mais des dessins : celles des Visiteurs du Soir, du Corbeau , de Carmen restent encore dans la mémoire… Notons au passage que les dessinateurs étaient choisis par Vichy... Cela n'étonnera pas... Les affiches ne sont pas d'une beauté égale,certaines surpassent d'autres. Mais quel talent des dessinateurs! Ils reproduisaient à merveille les expressions du visage et bien souvent, les affiches étaient très riches en illustrations, parfois même un peu encombrées. Ceci nécessitait un travail minutieux et de longue haleine qui n'existe plus aujourd'hui...

~~~ Le cinéma, un rôle de propagande ~~~


René Château ne juge pas. Il se contente de montrer des faits et ne dénonce rien, son livre est objectif et vous ne trouverez rien dans son livre qui stigmatise un certain trait de comportement.

Les acteurs français ont, de manière inconsciente peut être, contribué à la propagande du régime nazi.
Des nombreuses photos montrent les stars de l'époque aux côtés de dirigeants allemands ou pétainistes, un grand sourire aux lèvres : Goebbels à côté de Françoise de Rosay, puis un peu plus tard à côté de Fernandel…

Ce qui a marqué également : un voyage de huit des acteurs les plus en vue de l'époque à Berlin en 1942, en plein occupation donc… Plusieurs pages sont consacrées à cet événement d'ailleurs, elles montrent des images d'archives de Danielle Darrieux, Albert Préjean, Suzy Delair, Junie Astor ou Viviane Romance visiblement enchantés de leur départ et de leur séjour.

La propagande passe aussi à travers les films. L'exemple le plus frappant en est le Juif Süss, un film allemand diffusé en France et qui a eu un succès considérable (ah ! la pub quand tu nous tient… !)
Il y montre les tribulations d'un Juif, sensé représenter tous les « défauts de la race » (ça me choque d'écrire ça…) : il y est présenté brun, les cheveux frisés, le regard de travers, riche et voleur, criminel finissant au bout d'une corde.

René Château nous offre de délectables articles de presse encensant le film… Quelques uns pour vous faire plaisir « le Juif Süss est un personnage rigoureusement historique » (et juste après, on raconte tous ses crimes : on se demande comment il a pu faire tout ça dans une seule vie !), « un film rempli de vérités infiniment utiles » etc…

~~~ Le cinéma, havre de frivolité dans une période noire ~~~

Le contraste entre d'une part, les photos de studio avec des acteurs sur leur trente et un, certains films d'une légèreté insoutenable (non, c'est pas le mot, pais l'association des mots me rappelle le titre d'un bon livre  disons plutôt d'une légèreté presque inconsciente) tranchent nettement avec le contexte lourd et angoissant de l'époque…
Je dis ça avec du recul, mais il ne me semble pas exagéré de dire que l'occupation était objectivement pesante et angoissante au jour le jour…

Le contraste est saisissant… D'un côté, on voit Danielle Darrieux sur un plateau de tournage, l'air angélique, le sourire aux lèvres, apprêtée, jouant dans une comédie légère…
… Puis quelques pages plus tard, une photo d'Hitler devant la Tour Eiffel… Brusque retour à la réalité : c'est la guerre…

Ces comédies légères et frivoles ont été nombreuses… Etait ce pour faire oublier, le temps d'un film, la guerre, l'occupation, la faim, l'inquiétude… ??? Sans doute…

Il reprend également l'actualité people de l'époque... Rassurez vous, rien à voir avec celle d'ajourd'hui!
Un gros scandale : les vedettes payées trop cher... Encore une fois, rien à voir avec ce que Gérard Depardieu peut gagner pour jouer dans Astérix, mais tout est relatif, en période de privation, gagner beaucoup d'argent est indécent...
Une grosse peur : Gina Manès blessée par un tigre lors d'un tournage.

Certains acteurs n'ont pas été épargnés par l'atrocité nazie. Deux noms viennent à l'esprit : Harry Baur en premier lieu, bien connu du public, vu dans l'assassinat du Père Noël et les Misérables (pour ne citer qu'eux). René Château s'est interrogé sur les circonstances de sa mort… Il a caché son statut de Juif et a pu tourner, le pot aux roses découvert, il a été emprisonné et maltraité dans une prison française, dans laquelle il est mort…
Ensuite, rené Château, tout en restant le plus neutre possible, s'émeut du sort de Robert Hugues Lambert, moins connu, acteur dans un seul film : Mermoz. Si le film évoque le rêve, la réalité est cauchemardesque… Avant la fin du tournage, il est arrêté pour homosexualité et interné à Drancy… Si vous lisez le livre, vous saurez comment le tournage du film a pu être terminé…


~~~ Le cinéma… sous l'épuration ~~~

Le comportement de certains acteurs ou réalisateurs a suscité des rancoeurs, ce qui peut, somme toute se concevoir sans trop de mal… Toutes ces rancoeurs se sont bousculées après la Libération…C'est alors les stars des productions allemandes qui se ont été montrées du doigt. Plusieurs acteurs ont été devant les tribunaux et les peines ont été plus ou moins lourdes. Danielle Darrieux, l'actrice la plus prolixe pendant ces quatre années n'a eu aucune peine, Albert Préjean, Tino Rossi, Ginette Leclerc Mary Marquet emprisonnés. Mais c'est Robert le Vigan qui a payé le prix le plus fort : 10 ans de travaux forcés.
Le livre fait état du déroulement des procès... parfois drôles (Arletty a des répliques cinglantes!), souvent émouvantes...

Les photos qui agrémentent cette partie de l'ouvrage sont bien choisies et montrent nos stars sous un autre jour : le regard perdu parfois, l'air moins sûr… Ca donne moins de rêve !


~~~ Ce que j'en pense ~~~

Il était difficile de faire neutre sur un tel sujet, mais René Château s'y tient, et aucune colère, aucun sentiment ne transparaît réellement.
Il explique simplement au début de son livre les difficultés qu'il a rencontrées lors de sa quête de témoignages… Bien souvent, les souvenirs étaient flous, les langues ne se sont pas encore déliées…

J'apprécie la richesse et la variété des documents présentés : un réel travail d'orfèvre !
Un grand bond en arrière…

Sur le sujet en lui-même ?

Hé bien…
Ce n'est pas à moi de juger, faites le si vous le voulez, mais lisez d'abord ce livre, il vous permettra d'avoir une idée claire de ce qu'a été le cinéma français à cette époque.

Et surtout, malgré tout ce qu'on peut reprocher à l'industrie dans son ensemble, à cette période là, il ne faut pas oublier qu'on lui doit la voix gouailleuse d'Arletty, la Belle et la Bête,des Pagnol plein de tendresse, les Enfants du Paradis et les Visiteurs du Soir…
Quand même quelques bijoux…

On peut se dire que Jean Marais, Jean Gabin ou Michèle Morgan sont des héros (un de la libération et les deux autres parce qu'ils ont quitté la France pour Hollywood) et que tous les autres qui ont été vus en compagnie de personnalités de Vichy ou de Berlin sont des salauds.
Mais c'est aller un peu vite en besogne, cete conclusion hâtive ne me paraît pas justifiée... Il y avait peut être de l'idéologie à rester en france, à travailler, et pour cela, la fréquentation des politiques était nécessaire.
et comme le dit René Château dans son introduction, il était plus simple de résister à Hollywood qu'à Paris.

C'est donc un livre à avoir pour quelqu'un qui s'intéresse au sujet, c'est l'ouvrage de référence sans aucun doute. Révélateur d'une époque...


Pour le petit détail technique, le livre est paru en 1996, mais aujourd'hui, je ne sais pas s'il continue d'être édité (je ne pense pas, mais j'en suis pas sûre). A défaut, vous pourrez sans doute le trouver d'occasion dans une boutique spécialisée en cinéma (à côté du musée grévin, à paris, au fond du passage choiseul, il y en a une qui ne paie pas de mine comme ça, mais qui révèle des trésors... si vous n'avez pas peur de ressortir un peu poussiéreux...!)

Notez aussi, si ça vous intéresse qu'il existe un deuxième livre dans cette collection, tout aussi épais, dédié aux affiches des films de cette époque.


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Commentaires sur cet avis
capra

capra

07.05.2010 19:37

bravo pour cet exposé

mouch-pouch

mouch-pouch

19.05.2006 19:27

c'est vraiment le genre de livres qui m'interesse beaucoup...

dewulf51

dewulf51

16.05.2005 09:50

Danielle Darrieux, l'actrice la plus prolixe pendant ces quatre années n'a eu aucune peine, Albert Préjean, Tino Rossi, Ginette Leclerc Mary Marquet emprisonnés. Mais c'est Robert le Vigan qui a payé le prix le plus fort : 10 ans de travaux forcés--> je ne savais pas

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