Pour l'instant, je n'ai jamais déposé que des avis concernant des films classiques et je vais aujourd'hui changer un peu cette habitude car pour continuer mon étude détaillée de la carrière de Jean Gabin, je dois vous parler d'un film à nouvelles (pour le genre comique on parle de film à sketches). Il s'agit du « plaisir », inspiré de l'œuvre de Maupassant.
*** THEME GENERAL ***
Le thème général de ce film est une approche de l'amour sous différentes formes souvent bien pessimistes. Un narrateur se voulant être Maupassant lui-même, intervient souvent en voix off afin de commenter les scènes et ainsi coller un peu plus encore aux nouvelles originelles. L'ensemble du film est réalisé par Max Ophüls.
*** 1e NOUVELLE : Le masque. ***
- Distribution :
Claude Dauphin : Le docteur
Gaby Morlay : Denise, femme d'Ambroise
Paul Azaïs : Le patron du Palais de la danse
Jean Galland : Ambroise, le Masque
Jean Servais : Le narrateur
- Histoire ;
Nous sommes au « Palais de la danse » en plein dans la folie de la nuit parisienne. Les hommes fortunés et sans vergogne côtoient de jeunes filles venues autant chercher du rêve qu'une présence masculine. Dans ce lieu de perdition, des centaines de personnes dansent, boivent et surtout cherchent à se séduire.
C'est alors qu'un bien étrange personnage vient se mêler à eux. Le visage dissimulé sous un masque intégral et ayant des gestes plus que malhabiles, il réussit cependant à attirer l'attention d'une naïade de la piste. Pourtant soudainement, il s'écroule sans explications et il faut le conduire d'urgence dans les coulisses.
Un médecin, habitué des lieux et séducteur, est amené à son chevet et il lui retire son masque pour découvrir un homme de plus de 50 ans, visiblement épuisé par un jeu qui n'est plus de son âge.
Un peu à contrecœur, le docteur ramène Ambroise à son domicile dans un petit appartement d'un quartier populaire. Il y retrouve Denise, sa femme qui n'est nullement surprise par la tournure des événements.
Car Ambroise qui fut en son temps un coiffeur célèbre et un séducteur affirmé n'accepte pas la réalité de sa situation et continue à chercher les présences féminines que le poids des ans lui ont fait perdre depuis longtemps.
- Avis.
C'est une nouvelle très courte et qui fait appel à très peu d'acteurs mais à de nombreux figurants dans la scène du « palais de la danse ».
Maupassant utilise le cynisme pour décrire un monde un peu horrifiant qui ne semble être que débauche. Il y installe en plein milieu, un médecin (joué par Claude Dauphin) qui rayonne dans cet univers attirant à lui toutes les femmes de l'entourage. Arraché à sa nuit de fête, le dandy médecin est alors confronté à ce personnage d'Ambroise, vieillard dépassé par les ans et surtout à sa femme.
Cette dernière, plus abattue qu'indignée, lui raconte alors la triste histoire d'Ambroise, séducteur en ses jeunes années qui après l'avoir épousée continua ses frasques sans limite jusqu'à ce que les années et la vieillesse n'éloignassent à jamais les femmes de lui. Mais, comble du pathétique, Ambroise refuse de renoncer à cette vie et continue à hanter les nuits parisiennes sous ce déguisement ridicule au risque d'y perdre sa santé.
Dans ce couple de sexagénaires, un étrange équilibre est installé. Ambroise, l'égoïste, ne semble aucunement se soucier des sentiments de son épouse qui forte d'un amour qui ne semble pas s'affaiblir, continue à l'attendre inlassablement. Car il revient toujours encore plus maintenant qu'auparavant où il se vantait devant elle de ses conquêtes.
C'est une vision d'une sorte d'amour égoïste où chacun des deux semble abuser de l'autre. Ambroise rabroue Denise mais cette dernière semble aussi prendre un certain plaisir à le voir petit à petit perdre de sa splendeur pour ne plus laisser que l'image piteuse d'un vieillard qui ne veut pas le paraître.
Le médecin lui représente la jeunesse d'Ambroise et il constate, un peu avec horreur, que c'est peut être là son avenir. Pourtant, sa solution est tout simplement de reprendre ses turpitudes nocturnes et d'oublier rapidement Ambroise, le pathétique ancien séducteur.
*** 2e NOUVELLE : La maison Tellier ***
- Distribution :
Jean Gabin : Joseph Rivet, menuisier et frère de Julia
Madeleine Renaud : Madame Tellier, la tenancière
Ginette Leclerc : Mme Flora, dite "Balançoire"
Mila Parely : Mme Raphaële
Danielle Darrieux : Mme Rosa
Pierre Brasseur : Julien Letendu, commis-voyageur
Paulette Dubost : Mme Fernande
Amédée : Frédéric, le barman de la maison
Henri Crémieux : M. Pimpesse, le percepteur
Mathilde Casadesus : Mme Louise, dite "Cocotte"
René Blancard : Le maire
Antoine Balpêtré : M. Poulain, marchand de bois
Arthur Devère : Le contrôleur du train
Jocelyne Jany : Constance Rivet, la fille de Joseph
Héléna Manson : Marie Rivet,l'épouse de Joseph
- Histoire :
Nous sommes dans la province normande. Madame Tellier tient une bien belle maison de plaisir où se retrouvent chaque soir tous les notables de la ville et sans que cela ne choque personne.
Cependant un jour alors que tous ces messieurs se rendent à leur soirée habituelle, ils ont la mauvaise surprise de trouver porte close. Les voilà donc obligés de s'en rentrer chez eux frustrés et surtout inquiets des raisons qui ont conduit à de telles circonstances.
Mais ces circonstances sont en fait très heureuses car madame Tellier, veuve et sans enfant, a eu l'agréable surprise d'être invitée par son neveu Joseph à la communion de sa petite fille. La mère maquerelle a alors emmené avec elle toute sa petite colonie de jeunes filles pas très sages vers le cœur même de la campagne normande. Après quelques péripéties dans le train, ces dames sont accueillies par Joseph, un gai paysan pas toujours très fins mais de bon cœur.
Toutes heureuses de rencontrer la petite Constance, elle découvre surtout un monde qu'elle avait oublié, loin du tumulte de leur vie quotidienne et puis surtout Rosa, la plus triste des filles, et Joseph se découvrent un peu.
Cependant, lors de la fête qui suit une cérémonie des plus émouvantes pour les filles. Joseph saoul comme un marin a quelques gestes déplacés envers Rosa et madame Tellier le remet rapidement à sa place. Alors que, de nouveau à jeun, il les raccompagne à leur train, il fera à Rosa des excuses qui feront d'autant plus plaisir à la jeune femme qu'elle n'avait plus l'habitude d'être traitée avec ce genre de respect.
Mais cela ne changera rien car les jeunes femmes rentreront dans leur maison, laissant Joseph bien désespéré.
- Avis
De loin l'histoire la plus longue du film. Elle présente l'amour sous bien des formes.
Un amour charnel, celui de ces notables, tous biens sur eux qui finissent presque par se battre le soir au clair de lune à cause de la frustration entraînée par l'absence de leur défouloir nocturne. On assiste à quelques scènes assez drôles d'ailleurs.
Mais l'essentiel est ailleurs avec cette sorte de retour aux sources des filles de joie quand elles se retrouvent dans ce petit village normand. Personne n'ignore ce qu'elles sont vraiment mais le respect est de mise, eut égard à leur aisance financière. Dans cette ambiance cléricale et festives, les prostituées se retrouvent alors jeunes femmes joyeuses et mère en devenir devant ces jeunes enfants qui auraient pu être les leurs.
L'une des scènes les plus émouvantes étant celle de la cérémonie quand elles finissent tous par pleurer comme si le fait de voir ces enfants présentant ainsi leur innocence dans ce lieu de pureté les ramenait immanquablement à leur propre pureté perdue depuis bien longtemps et faisait voler en éclat tous les masques qu'elles portaient chaque jour avec ces notables qui venaient leur offrir de grands champagnes, des idées salaces plein la tête.
Et puis, il y a Joseph (joué par Jean Gabin), ce n'est pas le plus fin des paysans ni un gentleman et il est même très porté sur la bouteille mais son comportement avec Rosa (joué par Danielle Darrieux qui à l'occasion retrouvait Gabin moins d'un an après avoir tourné « La vérité sur Bébé Donge » avec lui). Peut - on parler d'amour ? Je ne pense pas, c'est trop soudain mais c'est ce genre de passions presque adolescente qui font battre un peu trop le cœur des hommes.
De ses extravagances malvenues, Joseph en gardant un remord certain symbolisé par ces excuses certes maladroites mais qui iront droit au cœur de Rosa surtout mis en opposition avec le comportement outrageant et sans vergogne du commis voyageur (joué par un Pierre Brasseur toujours aussi délicieusement détestable).
La fin marque le retour à la normale avec des jeunes femmes de nouveau revêtus du masque du faux plaisir.
*** 3e NOUVELLE : Le modèle ***
- Distribution :
Daniel Gélin : Jean, le peintre
Simone Simon : Joséphine, le modèle
Jean Servais : Le narrateur, ami de Jean
- Histoire :
Jean est un jeune peintre encore inconnu qui a installé son atelier dans le cœur du quartier latin. Un jour, il rencontre la belle Joséphine, modèle, et en tombe amoureux. Il la séduit et fait d'elle, le seul et unique sujet de toutes ses œuvres.
C'est un amour fusionnel que le narrateur regarde d'un air amusé, considérant Joséphine comme un simple modèle comme les autres. Puis, un jour la réussite venant, Jean commence à se lasser doucement de Joséphine. Les disputes se multipliant, il décide finalement de la quitter mais la jeune femme refusera cette situation, il en découlera un drame terrible.
- Avis :
Voilà une nouvelle encore plus pessimiste que la première et c'était dur. L'auteur porte un regard noir sur les amours et sur la passion. Ses héros se retrouvent comme prisonnier de leurs émotions et commencent à le regretter amèrement.
Jean (joué par un bon Daniel Gélin) est un artiste qui après s'être trop consacré à la même femme finit par la quitter dans l'espoir de repartir de plus belle mais malheureusement rien ne se passera comme prévu et c'est l'obstination de Joséphine (excellente Simone Simon) qui les conduira chacun à un drame personnel.
On ne peut pas dire que l'amour ait la part belle dans cette histoire qui voit ainsi deux vies transformées et conduisant au pire, à savoir toute une existence sans amour.
*** CONCLUSION ***
Trois nouvelles qui montrent des personnages bien peu heureux en réalité et une vision de l'amour bien pessimiste (bien dans la verve de Maupassant). De très bons acteurs qui élèvent incontestablement ce film qui est d'une très bonne qualité.
17.12.2007 18:18
Un bien bel avis qui me donne envie de lire les nouvelles...
10.12.2007 23:47
Superbe avis ! j'aime beaucoup la première histoire
10.12.2007 20:51
Très bel avis!