Confessions d’un céréale killer
28.03.2005
Avantages:
Ca colore mon lait !
Inconvénients:
Je m'en met partout, oh l'autre !
Recommandable:
Oui
 Fredgri
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Membre depuis:21.08.2003
Avis:95
Lecteurs satisfaits:84
Cet avis a été évalué par 50 membres de Ciao en moyenne: très intéressant
J’ai toujours su que je serais finalement assez pathétique.
Maintenant qu’à mes pieds jonchent ces paquets vides, je réalise combien lente a été ma déchéance, ma chute sans fond. Je m’agenouille, je saisis l’un d’eux au hasard, je lèche les dernières miettes, puis je m’allonge et les images de ces mois précédents se redessinent, les repérages, les habitudes, le temps à surveiller un paquet solitaire, à m’approcher, sentir le premier frisson devant la proie prise au piège, la bloquer et tendre la main… Car toute la science vient de là. L’approche. La surprise. Cet indéfinissable art de l’embuscade. Un art qui se travaille semaine après semaine, patiemment, sans se presser, inflexiblement. Je ne saurais pas forcément expliquer ce qui m’arrive à chaque fois, je reste immobile dans le coin d’un rayon à observer ces emballages, à sentir le sang qui pulse dans mes veines, la tentation est tellement forte, je choisis des yeux celui que j’enlèverais, celui qui se laissera entraîner vers la caisse, qui se coincera dans le sac, que je tiendrais contre moi tout le long du trajet… Mais surtout celui que je déchiquetterais dès que possible de mes dents, sauvagement. Qu’importe ce logo, qu’importe ces plaquettes de chocolat noir et au lait, qu’importe ces ingrédients (Eh oui il y a des flocons d'avoine, du sucre, du riz soufflé, de la poudre de cacao, des pépites de chocolat blanc, au lait, noir, etc etc. *), ces 500 gr, ce grand bol rempli de céréales, de noisettes et de noix de coco. Qu’importe ces détails, car au fond, je ne lui laisserais aucune chance de s’exprimer… Dès que je serais arrivé, il ne pourra plus rien faire, juste rejoindre ses amis posés sur l’étagère, commencer à trembler, pas la peine d’hurler, personne ne pourra l’entendre ici. Je suis un gars tranquille, très apprécié par ses voisins, insoupçonnable, j’invite de temps en temps ma mère pour Pâques, je chante Noël avec le curé, je collectionne les fèves des galettes des rois, je dis « Bonjour » au facteur, je dis « Au revoir » à la caissière de Super U et j’ai toujours rêvé de devenir pompier bénévole et de gagner beaucoup d’argent ! Personne ne pourrait donc se douter que chez moi, au fond de ma cave, s’empilent les paquets de céréales éventrés que j’enterre ensuite dans mon jardin, personne ne saurait deviner ces rictus barbares qui me paralysent le visage quand je sors mon bol de lait bien chaud du micro-onde et que je tourne la tête vers la porte de cette fameuse cave, derrière laquelle, déjà, les premières plaintes se font entendre. Personne.
Alors, chaque jour, je me dirige vers mon magasin, (il m’arrive de changer de grande surface de temps en temps pour éloigner les soupçons, pour dérouter les protecteurs céréaliers !), j’entre et comme si de rien n’était je vais prendre deux ou trois trucs par-ci par-là, je flâne, j’endors les vigiles qui, je suis sur, me surveillent, ils ont des consignes, je suis un suspect, des portraits-robot circulent, une femme, une fois, à même failli me foutre une claque parce que je l’avais frôlé bien innocemment, un agent de l’ennemi ! Ainsi je me rapproche du rayon petit déjeuner, je regarde toujours, avec l’air de rien, un banal lot de biscotte et pas à pas, je lorgne discrètement vers les Muesli au chocolat, je m’avance, mes biscottes en main et dans un élan de surprise je saisis un paquet bien particulier sans lui laisser le temps de s’écrier et je vais vers les caisses. Il faut comprendre que le choix du paquet est important, comprendre toute cette subtile psychologie qui le pousse à rester là, immobile, à s’offrir aux gourmands (ces idiots qui ne saisiront jamais le plus petit détail de cet étrange mode de vie !), l’observer qui frémit, qui discute avec ses amis, ne se doutant de rien. Je reste parfois des heures à faussement lire la liste des ingrédients de ces foutues biscottes pour endormir leur méfiance, pour faire partie du décor. Je suis devenu un maître dans mon domaine, imbattable, vous ne pourriez pas me piéger. Je les imagine à tout moment se tenir au fond de leur sachet, ces petits pétales chocolatés recouverts de pépites de chocolat noir et blanc avec des copeaux de noix de coco, mmmmmh ! Parfois, j’ai juste envie de m’élancer et de ne pas perdre mon temps ainsi, mais j’ai une mission divine, une de celles qui emplissent toute une vie, qui prennent le cœur, l’enferment dans un étau duquel il est impossible de s’extraire, je dois absolument engloutir ces vils tentateurs, un jour on me remerciera, c’est certain. Quand j’éventre d’un coup ces cartons fragiles, quand je plonge mes mains dans leurs entrailles, que je me goinfre en m’aspergeant de lait chaud, je me rapproche du but que je me suis fixé, progressivement. Puis, il y a quelques mois, mes amis se sont éloignés, certains se contentant d’une brioche, d’un café sans sucre ou même d’un bol de Witabix que peuvent-ils comprendre à cette histoire ? Certains ont quand même tenté de garder contact, on a longtemps frappé à ma porte, au début je répondais de la fenêtre du premier étage, de ma chambre mais très vite ces supplications m’ont énervé, que voulaient-ils ? Pénétrer mes secrets, me dénoncer, me doubler, me copier ? Ma vie étant dorénavant consacrée à ces Muesli et à rien d’autre, plus de place pour les filles, pour les BD, pour ces parasites qui se faufilent sans bruits dans notre vie à tous sous prétexte de venir boire une bière devant un match de foot, même maman a décidé de déménager, elle a fait une allergie au chocolat. Incroyable. Que n’aurait-elle pas imaginé ? Le délire. Et elle espérait que j’allais la croire ! Alors depuis je fais ma vie en solitaire, dans cette maison qui ne résonne que de mes pas, du bruit du micro-onde qui sonne toute la journée, et des larmes de ces victimes, en bas. Plus aucun répit. Et, malgré les 435 calories pour 100g avec 16g de lipides ( 232 pour un ridicule bol de 40 grammes), je continue de m’empiffrer sans arrêt de ces éternels petits déjeuners. C’est vrai que mon corps m’inquiète, que je devrais faire plus d’exercice (je fais pourtant un jogging tout les jours entre mon séjour et ma cuisine, 10 allers retours sans s’arrêter, c’est pas facile, ça c’est clair ! Mais ça ne change visiblement rien du tout !), que c’est devenu moins évident de se déplacer et mes balades en quête de nouvelles victimes se font de plus en plus pénibles. Je me dis alors qu’il faut savoir payer de sa personne dans la vie, combien de gens sont capables de sacrifier, comme moi, leur existence à une cause, une conviction ? Combien peuvent faire preuve d’autant d’abnégation ? Les gens ont perdu cette capacité d’implication, il préfère s’illusionner avec des BN à la fraise, style « Je me fais un vrai petit déjeuner », ben voyons ! Et la mère Michelle, elle a jamais perdu son chat aussi ! Qu’ils se taisent.
Moi, je sais que je n’arrêterais jamais cet objectif, devrais-je augmenter mon carnage, agrandir ma cave, étendre ma mission au Muesli aux fruits rouge, voir même aux Special K, rien ne me stoppera plus ! Evidemment, je m’affaiblis. Dorénavant, je me fais livrer mes cargaisons directement à la maison, je n’ouvre qu’après le départ du livreur, je n’ose plus me regarder dans la glace, seuls comptent ces moments, à ma table, à récupérer du bout des doigts les petites miettes sur la nappe, à contempler les restes d’un paquet, complètement lacéré. Je me lèche les lèvres, je suis heureux, je me régale, encore un qui n’a pas réussi à résister, qui a succombé. Mon lait s’est encore une fois coloré de marron, il dégouline le long de mon maillot de corps. Quand je me lève péniblement, le sol crisse sous mes pieds, je glisse parfois, je redescend à la cave, et je retrouve mon inspiration.
Voilà, Maintenant, Allongé par terre, je resonge à nouveau à ces moments passés, tout ces emballages autour de moi sont vides, je n’ai plus rien, je n’ai qu’à peine la force de tendre le bras pour essayer de saisir une miette, ou ce que j’imagine être une miette, j’entend des bruits au dessus, une porte que l’on défonce, une voix familière, peut-être ma mère, la cave s’allume, je ne saisis plus trop ce qui se passe, je sombre petit à petit, je devine que l’on va me faire des injections de corn flake liquide, je n’arrive pas à leur dire non, pitié, on veut ma mort, et, on me soulève, ensuite, plus rien. Je sais que je vais bientôt aller beaucoup mieux, je serais plus équilibré, je pourrais alors sortir, respirer l’air frais, marcher dans la forêt avec ma famille, jouer au Scrabble avec mes potes, écouter le dernier Jenifer, mais surtout je pourrais m’approcher de toi, enfin, avec mon paquet de biscotte sous le bras.
Attend moi. Fais l’indifférent, si tu veux.
Je t’aime. Je vais pouvoir, à nouveau, me régaler…
(* flocons d'avoine, sucre, riz soufflé, poudre de cacao, pépite de chocolat blanc, au lait, noir, noix de coco déshydratée, flocons de blé, noisettes, matière grasse, sel. + trace d'arachide et noix.)
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20.10.2005 17:55
ecriture agreable. tout en parlant de céréales (on a tendance à l'oublier au fil de la lecture), tu nous emmenes dans ton univers... ah le p'tit dèj!!!
17.08.2005 22:38
Bouge pas, j'ai un petit rôle pour toi dans Seven II !
26.06.2005 00:56
Tout simplement excellent ton avis ^^