L'évaluation de l'auteur:
| Avantages: |
Un souvenir émotionnel, inoubliable . |
| Inconvénients: |
Dévasté par Katrina, doit ouvrir à nouveau . . . mais quand ? |
| Recommandation pour les acheteurs potentiels? |
oui |
Futur voyageur en partance pour New Orleans, bonjour.
Afin de ne pas décevoir et faire perdre du temps aux lecteurs en quête de bonnes adresses où "onmangebienpourpascher" à New Orleans je précise que ce texte ne les concerne pas. Ici on parle émotion, vibration, grand frisson, et pas boustifaille. Merci.
Approche-toi futur voyageur parce que je vais frapper à touches silencieuses ; pour ne pas déranger les dieux de la musique, pour ne pas réveiller les fantômes de Louis Armstrong, Fats Waller, Count Basie ou Mahalia Jackson. Si j'évoque ces dieux c'est parce que je vais te parler d'un lieu saint, d'une cathédrale, d'un temple, de la Mecque… du jazz. Ce lieu béni entre tous les lieux mythiques célébrant la musique s'appelle : "Preservation Hall".
─ Chuttttttt mais pas si fort futur voyageur, oui Preservation Hall, en français cela donnerait "le hangar du conservatoire", mais c'est moins magique.
L'endroit est situé dans le French Quarter à 500 m du Mississipi ou 0,3 mi pour les anglophones. L'adresse exacte est au numéro 726 de St Peter street, cette rue se croise avec Bourbon street au nord et Royal street au sud, donc le segment de rue où se trouve Preservation Hall mesure, à peu près : 100 m, les anglophones à vos calculettes. Les repères les plus immédiats autour de Preservation Hall sont Mardi Gras Museum, ne cherche pas une traduction en anglais de Mardi Gras puisqu'ils l'ont écrit en français. Un autre repère est l'hôtel Ramada Inn, ne le cherche pas le nez en l'air, tous les immeubles dans le French Quarter ne dépassent pas cinq étages.
Je te préviens futur voyageur, en découvrant ce lieu mythique, ne t'attends pas à trouver une entrée à la Walt Disney où la lumière pète de partout avec des pom pom girl à grosses cuisses qui viennent te passer "Mon truc en plume tra la la" sous les narines, ça ne ressemble pas davantage à une entrée de bordel chinois outrageusement peinturlurée des couleurs primaires avec leur complémentaires, non, ici, c'est la sobriété du décor qui prévaut. Imagine ces devantures des années 1800 qui…
─ Comment ? Tu es né en 1982, oui ben le cinéma existait déjà au siècle dernier ; donc, tu as pu voir ce qu'était une vitrine de 1800.
Donc la façade de Preservation Hall, longue de 20 m, ressemble à une devanture d'épicerie du XIX ème siècle, faite de panneaux en peuplier peints avec une couleur lilas improbable délavée. Mal jointoyés et branlants, les panneaux laisseraient penser que l'on s'est "planté" de rue. Beaucoup de visiteurs passent à côté sans la remarquer tant elle est insignifiante.
Sache, futur voyageur, que si tu veux assister à un concert de jazz donné à Preservation Hall il te faudra faire la queue pendant plus de une heure et demi, si tu ne veux pas te retrouver debout au fond de la salle. Les concerts débutent à 20h tapantes, et le leader du groupe, quel qu'il soit, est à cheval sur l'horaire.
Mes deux enfants Luce et moi sommes arrivés devant la tristounette façade où quelques personnes faisaient déjà la queue, à 18h45 ; le temps nécessaire pour rappeler à mes enfants ce qu'était le jazz.
Ma fille, en m'éclatant une bulle de gomme sous le nez, me lançait une décourageante mise en garde. ─ « Ouais le jazz, les gémissements, le gospel, les banjos, les trompettes tout ça c'est d'un ringue… »
Son jeune frère, pour venir à la rescousse, corrigeait un oubli en se tordant de rire ─ « Ah ouais… p'is t'oublie la grosse contre basse et la p'tite clarine !! »
Ce n'était pas gagné. Une heure ne serait pas de trop pour ramener ces deux serins à plus d'égard pour un genre musical qui célébre, comme nulle autre musique, la vie avec autant d'amour et de force.
A une très vieille américaine qui demandait ce qu'était le jazz, dans les années 1920, Fats Waller répondit ─ « Si vous ne le savez pas encore, laissez tomber ! »
Le jazz est le résultat d'un mélange, qui s'est concocté pendant plus de trois cent ans, entre deux grandes traditions musicales ; celle de l'Europe avec les immigrants français (cocorico), irlandais, russes, grecs, italiens, espagnols, et celle de l'Afrique de l'Ouest. Ces rythmes tous différents joués à New Orlans : dans les familles, dans les bars, dans les bordels, chez les coiffeurs, dans les épiceries, au bord du Mississipi auraient pu se côtoyer en se méconnaissant totalement, mais ce serait sous estimer le formidable sens qu'on les noirs d'intégrer la musique dans leur quotidien. Ils ont intégré les sonorités européennes dans leur musique pour en faire cette joie ou cette espérance de vivre qu'ils appellent « Jazz »
Le « Jazz », celui que nous connaissons aujourd'hui, est l'enfant du gospel et du blues, des cantiques religieux africains, mélangés à un troisième courant, le ragtime, véhiculé par le piano, c'est un rythme morcelé, rag signifie déchiré en anglais. Ce dernier courant ajoute, au gospel et au blues des airs de danses européennes, tels la polka, le menuet.
Il est impossible de dire aujourd'hui, où et dans quel quartier est vraiment né le jazz , mais ce qui est sûr ; c'est bien à Preservation Hall, à partir de 1817, que ce sont produits les plus grands jazzman , Fate Marable, Johnny Dodds, Joe Howard, Buddy Bolden et John Brunious. Louis Satchmo Armstrong, Sidney Bechet et King Oliver apprirent le jazz à New Orlans, bien sûr leur réputation était naissante.
Ma fille, qui a respectueusement roulé sa gomme dans un papier d'alu, semble me considérer d'un air bizarre.
─ « Ouahhhh !! Mais t'as appris tout ça où papa ? »
Ah ma fille ! Ben sûrement pas à la télé, mais dans les livres, et ça s'appelle se cultiver !
Mon fils, admiratif et provocateur.
─ « Et sur le foot papa, est-ce que tu en sais autant que sur le jazz ? ah ah ? »
Il est 19h45, la grille en fer forgé de style espagnol est décadenassée par un géant noir qui, se fendant sa bonne bouille, nous enjoint d'entrer par des mots probablement gentils, ne répondant pas, il m'adresse une longue phrase en anglais avec son accent de la Louisiane que je ne comprends pas, je réponds par un pauvre sourire en le remerciant.
Ma fille, qui excelle en anglais se charge d'acheter les billets.
─ Ça fait 32 $ papa !
Au hasard de la bousculade et par chance, nous nous retrouvons tous les 4 au premier rang, à 3 m d'une petite scène surélevée de vingt centimètres. Assis sur un banc en bois, comme ceux qui équipent les buvettes de toutes les kermesses du monde, nous énumérons les instruments disposés sur des supports ou posés sur des chaises empaillées ; de gauche à droite, au fond : un trombone à coulisse ténor, une contrebasse, un piano droit, un banjo, devant, deux trompettes, deux clarinettes, une batterie, des cymbales et une grosse caisse barrée par un gros lettrage "Preservation Hall Jazz Band".
Je regarde ma montre, il est 19h50, en me retournant je remarque que la salle est bourrée à craquer, les retardataires ou les malchanceux sont debouts à partir du 10 ème rang derrière nous. Le Hall, à part la scène, est très mal éclairé, les murs en espèce d'Isorel perforé ressemblent à ces vieux garages des années 1950. Luce discute avec un vieil américain tout blanc de cheveux.
─ « Vous êtes France ? I connais ! » Et l'autre d'entonner " Ah le petit vin blanc !".
Ça y est les voilà. Tous prennent place derrière leurs instruments respectifs. Le trombone passe devant nous en levant son coude pour se protéger de la lumière des projecteurs qui l'éblouit, c'est un jeune noir, à peine 20 ans, en chemise blanche à longues manches et cravate bleu nuit. Le contrebassiste, un vieux noir au crâne parcheminé et ceinturé d'un croissant argenté, ses manches retroussées découvrent des bras noueux et squelettiques, il prend sa contrebasse contre lui, tel un danseur argentin sa cavalière pour attaquer un tango. Le pianiste le suit pour aller asseoir son gros derrière sur un siège ridiculement petit, face à son piano, il nous tourne le dos. La seule femme du groupe, une blanche, fait son entée et se dirige vers le banjo. Le clarinettiste, un vieux noir obséquieux qui ne cesse de faire des courbettes face au public va rejoindre sa place. Le seul noir portant une casquette de yachtman, est pour cause c'est lui le chef de la formation : le célèbre John Brunious en chair et en talent, il est suivi par son batteur qui, pour amuser la galerie, fait semblant de rater la marche.
Ça va futur voyageur ? Oui on est mal assis, oui on a mal au cul, mais écoute, nous allons partir pour la galaxie de l'Emotion.
John Brunious, sort un petit mouchoir avec lequel il essuie l'embouchure de sa trompette puis le fait disparaître, comme ma mère, dans le poignet de sa manche. Il consulte sa montre, il est 19h59, d'un air entendu et un sourire malicieux, en tapotant le verre de sa Rolex il nous fait comprendre que ce n'est pas l'heure.
Il se retourne en exhortant son groupe à donner le meilleur puis, l'air grave, les yeux fermés, il embouche sa trompette en or en gonflant ses grosses joues. Il regarde le plafond en écarquillant les yeux puis "pète" dans sa trompette.
C'est parti. Aux premières notes je reconnais Petite fleur, cristallines, pures puis longuement tenues elles emplissent tout Preservation Hall. L'orchestre le suit comme un seul homme. Tout le public est déjà conquis, Luce écrase une petite larme, moi, je ne sais plus quelle posture adopter pour en recevoir un max. C'est tout simplement divin ; le batteur-comique cajole ses cymbales avec le fouet à lanières laiton, le vieux contrebassiste, d'une main, pince les cordes de son meuble-instrument en caressant le manche de l'autre main, la contrebasse n'en peut plus de jouir entre ses bras. La jeune femme blanche est courbée sur son bébé auquel elle chatouille les cordes, tout excité, il pousse ses petits couinements de banjo. Trois minutes plus tard le final de Petite fleur arrive à son terme dans cet éclatement sonore si particulier. Tout le Hall éclate en applaudissement. Les musiciens, reconnaissants, sont tous prostrés en avant.
Sans perdre de temps ils enchaînent aussitôt. Là encore aucun doute possible, le tonique In the mood nous éclate à la figure. Les grosses fesses du pianiste se trémoussent sur leur petit siège qui défie les lois de la résistance des matériaux. Le jeune trombone ressemble à un crapaud, tant ses joues menacent de céder sous la pression. Deux minutes. John Brunious interrompt son morceau suivit par tous les autres, sauf le contrebassiste qui nous sort le grand jeu avec un solo de contrebasse que je n'ai plus jamais entendu nulle part. Pendant trois minutes, ce type s'est livré à un solo sur In the mood absolument démoniaque, tantôt plaintives, tantôt jouissantes, les cordes vibraient sous les pincements, même la caisse sortait des sons sous la caresse du vieux noir.
Pendant une heure ce fut le bonheur complet, entre Shake that thing, Just a closer walk with thee et Millenbergs joys, l'extase.
L'entracte prévoit 15mn pour se remettre la tête à l'endroit. J'en profite pour rejoindre John Brunious qui allume une cigarette devant l'entrée du Hall. Je lui expose, dans un anglais très approximatif, que j'adore la musique en général et le jazz en particulier et pour le prouver, lui présente la photo d'une toile que j'ai peint l'année précédente ; elle représente des instruments de musique : un cor d'harmonie, un bugle, une trompette et une clarinette sur un drapé. Je lui explique que cette toile m'a valu d'être sélectionné aux Salon des artistes français l'année précédente. Visiblement, ça lui plait beaucoup et il me demande de signer au dos de la photo en me remerciant, lui en échange me remet un CD : le best of de Presevation Hall qu'il me dédicace d'une signature très esthétique. Une sonnerie retentit. Telle une groupie comblée je le salue et part illico rejoindre les miens en fendant la foule. En racontant à Luce mon entrevue avec Brunious je réalise que c'était la seule photo que j'avais de l'original qu'un anglais m'avait acheté après le Salon ; ce n'est plus qu'un beau souvenir.
John Brunious embouche à nouveau son cuivre, ses yeux écarquillés fixent les dalles de polystyrène du plafond ; puis il "pète" dans sa trompette. Et c'est reparti pour une heure. Ils ont attaqué cette deuxième partie avec Tiger rag, ma mère, lorsque j'étais enfant le mettait en boucle sur le "Teppaz" familial, c'était ça ou Richard Anthony. Je sens un frisson naissant dans le bas de mon dos, il monte le long de ma colonne, puis me prend les mâchoires dans lesquelles je ressens des picotements. Ah que c'est bon. Je suis absolument convaincu de la thérapie faite à partir d'une écoute musicale. Et maintenant ils enchaînent avec When the saints go marchin' in. Le Hall est en délire. Comment des imbéciles peuvent, encore aujourd'hui, prétendre et affirmer que les noirs sont inférieurs ; alors qu'il suffit de les regarder, de les entendre jouer leur musique pour se convaincre de leur extrême intelligence, de leur sensibilité à fleur de peau. La folle soirée s'interrompt vers 22h30.
─ « Tu es sous le choc ! » dis-tu futur voyageur
Oui, émotionnellement, moi aussi je me suis remis petit à petit. Ce souvenir remonte à 1999, juste avant de basculer dans le XXIème siècle ; depuis, les twen tower ont été flanquées à terre, Katrina, ce vent fou, à ravagé une partie de New Orleans donc, Presevation Hall est provisoirement fermé. Bonne nouvelle : John Brunious, 65 ans, et sa formation donne des concerts de jazz dans le monde entier, il est venu, sur invitation, à Paris et Orléans en octobre dernier jouer des concerts de remerciement pour l'attitude du gouvernement français venu en aide à la Louisiane.
Ci-joint le lien : www. preservationhall.com
| Autres avis |
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felis
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très intéressant
13.06.2002
(20.08.2003)
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Les Etats-Unis dans une autre version!
Evaluation du produit Nouvelle Orleans, Etats-Unis par
ElGandul
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très intéressant
08.08.2002
(19.08.2002)
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New Orleans
Evaluation du produit Nouvelle Orleans, Etats-Unis par
Astrid1
Avantages: Histoire, culture cajun, créole, architecture,
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très intéressant
08.07.2000
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Evaluation du produit Nouvelle Orleans, Etats-Unis par
stephanemad
Avantages: ?
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très intéressant
05.05.2001
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La Nouvelle Orléans.
Evaluation du produit Nouvelle Orleans, Etats-Unis par
templar
Avantages: L'ambiance, l'atmosphère du lieu.
Inconvénients: Pas nombreux.
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très intéressant
18.02.2001
(19.06.2002)
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