Avant-hier, c'était mon anniversaire.
Quand on me demandait jusqu'à aujourd'hui l'âge que j'avais, je prenais pour habitude de lever le nombre de doigts qui correspondaient à mon âge. 3…4…5…6…
Avant-hier j'ai eu 7ans.
Loin l'innocence des premières années de ma vie, l'amour de mes parents, de mes frères et sœurs, l'amour de tous mes proches, l'amour que Dieu a mis en moi au moment même où j'ai quitté le corps de ma mère.J'ai vu mon père partir, ne jamais revenir, j'ai vu ma grande sœur se marier.
Jusqu'à avant-hier, on habitait une petite maison faite de briques rouges, avec une terrasse qui donnait au soleil où nous nous sommes de nombreuses fois abandonnés au soleil, au grand dam de ma mère. Nos peaux doraient naturellement comme le pain que nous faisions griller dans le four que mon père avait construit de ses propres mains dans notre petit jardin barricadé de haies d'olivier plantés à chacune de nos naissances comme un signe de reconnaissance, un remerciement à Dieu pour les cadeaux que nous étions censés représenter dans la vie de nos géniteurs. Nous aimions la vie et nous nous baladions, bohèmes folâtrant sur les bords de mer, avec pour principaux jouets les filets de pêche filés et laissés à l'abandon par les pêcheurs évaporés.
Souvent, on se prenait les pieds dedans et on s'écrasait sur le sable et les galets en mangeant à pleine bouche des granulés de sable tiédis par le soleil. Puis, on rentrait, au mépris de nos pauvres pieds engoncés dans des sandales trop petites, on parcourait les kilomètres qui séparaient notre maison rouge de la mer pour retrouver notre famille, les nôtres, avec maman, si belle, qui nous avait préparé du kebbé frais et du Maamoul dans un grand moule qui laissait présager qu'on allait en manger pendant des jours et des jours.
Le soir, mon frère rentrait à la maison et nous montrait fièrement les derniers bijoux qu'il avait crée au travail, ceux qui allaient être achetés dans peu de temps, il nous parlait de sa journée en ville, de tous ces citadins stressés qui ne pensaient qu'à l'argent, qu'à l'avenir et jamais au présent.
Avant le repas, il se signait de la main droite devant une icône qui stagnait depuis longtemps sur le buffet jauni par l'âge et nous souriait, bienveillant qu'il était, nous entourant de sa présence avant de nous autoriser à nous jeter sur la nourriture fumante.Pour finir nos journées, ma sœur avec laquelle je partage la chambre, me racontait des histoires de fées, où la magie des milles et unes nuits côtoyait la réalité.
Je me regarde dans le miroir qui jouxte un cadre où Dieu règne et je m'imagine que je suis un prince charmant, rêvant d'aller retrouver ma princesse enlevée par un méchant vizir, au royaume des dragons et des enchantements. Mais je ne vois que moi, avec ce short usé, ce tee-shirt rose. Mes cheveux noirs en bataille me donnent un air féminin. Mes yeux exorbités donnent l'impression que je n'ai pas dormi depuis trop longtemps.Et lorsque je regarde par la fenêtre, je m'aperçois, avant de m'endormir, que le cube de parpaings dans lequel je vis suffit à me rendre heureux, et que cette colline, qui nous a accueilli, est le versant le mieux exposé pour admirer le sublime paysage à perte de vue.
Je m'endors alors heureux, rêvant plus d'idéaux que de suffisance, des images d'enfants pleins la tête, des souvenirs déjà loin de ces journées radieuses.
Depuis quelques semaines, les discussions bridées ne laissent échapper que quelques mots auxquels je ne comprend par grand-chose : on parle de pétrole, de gisement, de Dieu. On prie beaucoup plus que d'accoutumée et mon frère ne va plus travailler. Le Maamoul laisse très souvent place à du taboulé rincé à l'eau claire sans saveur. Ma mère est stressé comme les citadines des grandes villes où je ne vais que rarement et ma sœur semble désemparée dès qu'il s'agit de mettre les pieds à l'extérieur de la maison.Désormais, je ne m'endors plus avec des images d'enfants plein la tête, mais avec des bruits lointains, des bombes qui semblent exploser comme dans mes pires cauchemars, du fracas sournois qui semble venir de l'autre bout de la Terre mais qui n'est finalement pas si loin que ça.
Hier, quand j'ai eu sept ans, j'ai compris que la guerre, c'était cruel.
Pour mon anniversaire, ma mère essayant de faire bonne figure a préparé un sfouf en forme d'étoile sur lequel elle a planté quelques bougies, même pas le bon nombre, bougies à moitié usées par le nombre des années déjà encaissées par mes frères et sœurs. Les volets fermés, après avoir mangé des restes de taboulé sur lequel des mouches tendaient vainement à pondre leurs œufs, ma famille s'est réunie autour de la table en esquissant d'hypocrites sourires pour chanter l'ode à mon jour de naissance. Les bruits résonnaient encore au loin.
Mon frère m'offrit une icône que je m'empressais d'aller déposer sur ma table de nuit en bois que m'avait confectionné mon père avec quelques restes d'arbres qu'il avait ramené d'une forêt proche. Ma mère m'offrit ses baisers et la promesse de son amour pour la vie.Et je me suis endormi en priant. Priant pour que ces bruits qui se rapprochaient s'arrêtent enfin et afin qu'on puisse retrouver une vie normale, retourner à Tyr, au bord de la mer, ré arpenter les rues de mon Cana, celles que je connaissais déjà comme ma poche.
Et mettre fin à cette vue lointaine jonchée de lumières jaunes et blanches comme celles que l'on lance le jour de la fête des Martyrs.J'ai été réveillé en sursaut, tiré de mon cauchemar par des chuchotements qui provenaient d'une autre pièce. J'ai entendu mon frère dire que c'était d'accord et les bruits se sont amplifiés.
Je me suis levé, tremblant, le corps encore tempéré par le sommeil.
J'ai vu une trentaine de personnes réunie en bas dans la salle : des adultes, des enfants, les enfants handicapés du petit centre qui les accueille en semaine dans la ville, celui où maman fait quelques bonnes œuvres gratuitement et où ma sœur vend les knafe bi geben qu'elle prépare le matin pour se faire un petit peu d'argent de poche.Vers minuit, le grand Brahim, impressionnant de charisme, nous ordonna d'aller nous cacher dans la cave. Il ignorait sûrement que j'avais une peur atroce de cette cave enfouie sous notre maison, mais les grands bras puissants de mon frère me rassurèrent et je me laissais aller dans cette noirceur soudaine qu'une ampoule béante vint réveiller de quelques rais.
Et puis il y a eu ce bruit énorme, cette gigantesque explosion, ce souffle qui nous a projeté de l'autre côté de la cave. Tout le monde criait, l'effroi régnait, le goût du sang se répandait à une vitesse inouïe. Les femmes qui n'avaient rien portaient les premiers secours à ceux et celles qui étaient blessés.
Brahim a hurlé, nous a dit de ramper jusque la sortie de ne pas rester sous les décombres qui jonchaient le sol. Alors j'ai rampé, j'ai rampé en essayant de trouver mon frère Ali, de m'enfermer dans son étreinte rassurante.
Mais partout où je posais les mains, des corps frémissaient en m'imposant des visions d'horreur loin des rêves de prince auxquels je m'étais attaché.
La poussière m'aveuglait. Et puis il y a eu cette deuxième explosion, plus forte encore. Une petite fille handicapée m'agrippa et me pria avec des mots que je ne comprenais pas de la faire sortir. J'avais envie d'avoir le courage de la sortir de cet enfer, mais je ne voyais plus rien autour de moi si ce n'était son visage bruni par la terre.
Je n'ai pas eu le courage. Je suis resté assis et j'ai dormi, une boule dans le corps, une bombe dans la tête.9h50 ce dimanche lorsque je sors de mon trou. Ma maison n'est plus qu'un tas de cailloux rempli de corps sans vie. Deux vaches perdues déambulent dans les décombres. Mon village est une ruine.
J'entends Mohammed, un gars du village dire que c'était une bombe à implosion : aspiré de l'intérieur, le cube qui abritait ma vie, mes rêves et mes espoirs s'est effondré comme ma vie et mes doutes.
Mohammed sort deux corps : un homme et mon frère. Deux nouveaux corps. Je regarde, interdit, les deux gaillards qui sortent les cadavres.
A 11 heures, ils sortent encore les corps de deux enfants. Puis, un nouveau né, encore emmitouflé.
A midi tapant, ils sortent ma mère.
Ils mettent ma sœur sur un brancard de fortune, elle vit encore. Je cours vers elle, me raccroche à cet espoir d'avenir. Elle me regarde avec douleur.
Kassem crie à tous les hommes et les femmes qui ont survécu qu'il faut quitter Cana, que le coin est devenu trop dangereux. On quitte alors mon quartier en passant par la ville dévastée, les immeubles rasés, sous le regard des grands portraits du Hezbollah.
Tout est écrasé.
Sur la jetée du port de Tyr, tout est intact, les filets de pêche abandonnés par les pêcheurs font office de siège pour nous asseoir sans avoir la sensation désagréable du sable sur la peau.
Les parasols du club de vacances déserté trônent comme des trophées.
Les collines avoisinantes sont couvertes de volutes de fumée noire.
Tout est fini…Mohammed vient en me souriant. Il me confie avec gêne que ma sœur va bien.
Je la vois venir vers moi, la souffrance en écharpe, son visage nettoyé à l'eau de mer rougi par l'iode.
Elle s'assied à côté de moi. Nous sommes désormais tout l'un pour l'autre. Nos destins sont liés.
Je me lève, scrutant l'horizon, cette mer magnifique étendue comme ma désolation, et met machinalement mes mains dans les poches de mon short bleu. Ma main raccroche un petit bout de plastique humide. Je le sors.
Ma bougie. Celle de mon septième anniversaire. La bougie qui s'est effritée comme mes convictions, qui a fondu comme mes rêves, qui disparaît lentement comme mon avenir, mais qui me raccroche à mon présent.
15.12.2006 15:50
Je n'ai pas 2 ans : donc 2 bougies 4 : 44 bougies, ce ne serait pas possible, on ne verrai plus le gâteau !!!
15.12.2006 15:48
J'ai oublié : Je vais vais souffler 2 "Bougies" le lundi 18 décembre...
15.12.2006 15:40
C'est par hasard que je suis tombée sur ton avis en cherchant dans Ciao café "Tout ce qui commence par B"...je ne le regrette vraiment pas...très émouvant et impossible de mettre autre chose que "E" !!!