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Le Plafond : V, Claude, neuvième jour

5  17.04.2008

Avantages:
C'est la suite du Plafond .  Si vous avez pas lu avant, vous comprendrez rien .

Inconvénients:
C'est la suite du Plafond  :  à suivre donc .  .  .  Un jour .  .  .  .

Recommandable: Non 

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Plus à mon sujet: http://www.snupfen.org/petitio n/index.php?petition=1 A faire circuler, merci !!!!!! Noyeux Joël et ...

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Avis:9

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V - CLAUDE

Vendredi 27 novembre, neuvième jour


Je suis complètement dans le gaz quand la lumière s'allume : c'est Anne qui arrive, notre soleil du matin, pimpante. Mais je peine à ouvrir les yeux : ça me fait mal, et la tâche au plafond est un peu floue. Je règle l'image avant de redresser mon lit.
Tout est embrumé dans ma tête. J'ai l'impression de n'avoir dormi que quelques minutes en fait. Ça bourdonne, à l'intérieur, à croire qu'un essaim d'abeilles s'est installé dans mes parois crâniennes. Ça gargouille aussi, dans le bas ventre : je crois que j'ai encore du boulot, mais ça devrait passer tranquille, maintenant.

Josiane semble être dans le même état que moi : pas bien du tout. Elle grommelle pendant que notre petit soleil, prend nos constantes. Toujours là, joyeuse et pimpante, mais même son sourire épanoui a du mal à me rendre de bon poil ce matin.

« Ohlala, qu'est-ce que tu étais agitée cette nuit ! » me dit Josiane.
Ah ? Ça m'étonne, ça… Puis je me souviens de ma chorégraphie du pied gauche, en écoutant Camille dans la nuit : ouhlala ! Tu m'étonnes qu'elle a du halluciner ma Josiane ! Si elle ne dormait pas quand j'agitais bras et patte au dessus du lit, ça devait en effet faire un drôle d'effet, dans le noir ! Je me bidonne, à l'intérieur, mais je ne lui raconte pas mes coups de speed nocturnes. Par contre, je lui explique quand même que ses ronflements ont pris de l'ampleur, et que s'en est impressionnant parfois.
« Ah mais toi aussi tu ronfles, et pas qu'un peu ! »
L'infirmière se marre de nos chamailleries matinales, et constate sur la planche mon déblocage de transit :
« Oui, j'ai accouché hier soir ! Sans contraction, c'est pas simple, mais alors quel soulagement ! ». Elle sourit amplement, et je sais qu'elle se bidonne aussi, à l'intérieur.
Par contre, ma Josiane ne se marre pas du tout : elle aimerait bien accoucher, elle aussi, mais ça reste tout coincé, et c'est pas les trois petites crottes qu'elle a pondu ces derniers temps qui l'ont déballonnée ! Mais l'infirmière lui explique qu'elle ne peut pas lui redonner de trucs magiques : faut pas en abuser, de ces machins là. Elle en parlera donc encore au docteur. Sauf qu'il a l'air de n'en avoir rien à foutre, le docteur…
Alors que le chariot arrive, je comprends que Josiane angoisse : ses filles viennent donc ce matin pour voir l'assistante sociale. La lettre a été envoyée au mari, et il faut régler le problème du centre. Ça fait beaucoup de soucis, et je sens que je ne les cerne pas tous d'ailleurs : certains détails m'échappent.

Avant de me glisser dans mon fauteuil, j'étudie un peu mes sensations du matin : les tiraillements dans mon dos sont chaque jour plus supportables, et ma jambe est nettement moins serrée, dans la résine. Je m'y fais bien. Mais mon plexi me compresse sérieusement le plexus : ça craint là, par contre. J'essaie de passer mes mains en dessous, mais c'est vraiment trop serré. En tirant sur mon tee-shirt, j'arrive à redresser mes seins, qui font un peu airbags sur ce coup là, et je tire le tissus de façon à ce que ça me serre moins. Bon, bilan quand même positif : je ne souffre plus à outrance. J'ingurgite quand même mes médocs avant de passer ma jupe et de me glisser dans mon canasson à roulettes.

Les petites dames en rose arrivent avec le chariot : la petite jeune et la plus âgée qui se chamaillent encore gentiment, pimpantes, joyeuses. Nous les saluons, mais Josiane grognasse franchement. « Si ça continue, je ne mange plus. Terminé.
- Ce sera pas une solution Josiane. Tu ne guériras pas bien si tu ne manges plus. »
Elle m'inquiète sérieux ce matin, ma petite voisine.

Après un rapide passage au trône sans histoire pour évacuer l'eau que je me suis enfilée dans la nuit, je m'installe confortablement devant ma fenêtre avec ma table à roulettes : le petit matin est sombre et tranquille. J'aime voir les fenêtres s'allumer, la ville qui se prépare pour la journée. Et j'apprécie infiniment de faire mes tartines, de les voir, de les croquer, mon café fumant m'égayant les papilles. L'essaim d'abeilles se calme bien vite à l'intérieur de mon crâne, et mon humeur commence à s'alléger. C'est un grand jour aujourd'hui : je vais voir mes enfants. Je ne pourrai pas les serrer vraiment dans mes bras, ça c'est sûr, mais je pourrai les embrasser quand même, les toucher, les sentir, les regarder, les entendre de vive voix.
Une sorte de joie explose au ralenti à l'intérieur, et remplace les abeilles.

Il me reste trois jours, trois jours ici pour m'adapter, maîtriser le fauteuil, les freins, m'habituer au plexi. Trois jours et je sors, je rentre chez moi, dans ma maison. Il faut que je trouve une soluce, pour le plexus. Si j'en parle trop à l'infirmière ou au médecin, ils vont vouloir modifier mon plexi, et ça, ça ne me parait pas envisageable. Le fabriquant d'armure ne pourra peut-être plus me le faire dans la journée, et demain, c'est le week-end : il est absolument hors de question, inenvisageable, que je me retrouve à nouveau couchée. Les souvenirs sont vifs, encore, de ces nuits de suées, dans la minerve. Rien que de les envisager me fait frissonner. Hors de question.
N'empêche que j'ai fait du chemin, en quelque jours… J'observe ma résine en mâchonnant mes tartines… Ils ne m'ont pas fait la radio au fait. Ça par contre, il faudra que j'en parle.

La dernière gorgée de café avalée, je remplis ma chaussette pour le fumoir : portable, clope, briquet. Et je m'emballe dans mon châle. Je m'approche de ma Josiane avant d'y aller : elle grognasse que je fume trop. Je lui refile la zapette, non sans mal, pour télé matin, et vérifie qu'elle a tout ce qui lui faut : elle me sourit quand même, malgré son humeur maussade. Je lui rappelle qu'aujourd'hui, je vais voir mes enfants : c'est une beau jour qui s'annonce. Elle se réjouit avec moi.
« Je reviens vite, promis. Tu as tes mots fléchés ? »
Oui, c'est bon, elle a tout, ma Josiane.

Dans le couloir, c'est déjà l'agitation du matin : les chariots, les petites dames en rose qui passent ramasser les plateaux, les infirmières qui s'activent avec les aides-soignantes. J'entends Madame Piron qui s'agite, déjà, mais ça n'a pas l'air bien méchant.

Je file en slalomant, me réjouissant de constater que je maîtrise chaque jour davantage les angles et la vitesse de mon engin bleu libellule. Il est quand même très bien, ce fauteuil. Très maniable, léger : rouler ne me demande pas d'effort. Les muscles de mes épaules, au moins, je vais les garder. C'est pas super sexe, forcément, des épaules de camionneurs, mais utile.

En passant dans le deuxième couloir, je constate avec plaisir que l'un des comateux est réveillé : c'est la première dois que je vois ses yeux ouverts. Il est assis dans son lit, et mange ses tartines en regardant la télé. Ça évolue partout. Ici, on reprend vie quand même, mine de rien. C'est l'avantage.

Je suis la première à mettre les roues dans le fumoir, comme souvent en fait le matin : la lumière est éteinte, et les chaises ont comme d'habitude retrouvé leur encombrement. Je me fais ma place, donc, et ça aussi, ça fait travailler mes épaules. En fait, j'apprécie assez de sentir au moins quelques uns de mes muscles en mouvement. C'est toujours ça de pris.

J'aime bien ce moment de ma première clope ici, que je fume en regardant le jour pointer au dessus des toits. L'odeur âcre du tabac froid et la fraîcheur qui entre par la grande fenêtre ouverte ne sont certes pas des plus agréables, mais au fur et à mesure, quand la lumière prend le dessus sur la nuit, je discerne petit à petit, au dessus de l'église, les oiseaux, fidèles au poste, autour des gargouilles. Le ciel est gris ce matin, ou plutôt blanc : pas de joli bleu rosé, pas un premier rayon pour mettre le feu sur le rouge des tuiles. Mais la lumière des premières heures du jour reste très particulière, même sous ce ciel gris. J'apprécie quand même donc.
En fait, je ne vois pas trop pourquoi je ne fume pas mes Gudang, mes clopes indonésiennes au clou de girofle, surtout quand je suis seule ici. Leur odeur est chaude et sucrée, et j'adore les fumer le matin comme ça, avec ou après le café. Les gens s'étonneraient sans doute de ce parfum étrange, mais ce serait pour tous plus appréciable que ce qui reste en permanence ici d'odeur âcre. Je souris en pensant que je laisserais ainsi des traces invisibles de mon passage, moi la femme robot, la forestière à roulettes. Ils vont halluciner encore, les gens du villages et les gars des bois, quand je vivrai comme ça dans ma maison. Mais bon, ils s'y feront. Comme moi.

Il fait trop froid quand même, pour que je m'attarde : mes orteils qui dépassent de la résine commencent à geler. Et puis j'ai hâte de bénéficier d'une bonne toilette et de fringues propres : mon tee-shirt et mon châle commencent à puer le tabac, et sérieusement. Et puis mes cheveux aussi. Je vais les attacher aujourd'hui parce qu'ils s'encrassent déjà. J'ai toujours tellement chaud la nuit…

C'est agité dans le couloir, sur le chemin du retour. J'entends sonner, appeler, ronchonner dans les chambres, gémir aussi. Je croise le chariot des petites dames en rose qui sont par contre mortes de rire, comme toujours, à se taquiner.

Josiane me salue de sa petite voix quand j'arrive dans notre petite chambre 427 : elle est contente de me voir revenir si vite. Je lui souris amplement, l'approche encore. Je sais qu'elle aime bien quand je suis tout près, garée juste à côté de son lit : on peut se regarder dans les yeux. Je l'aime ma voisine. Je ne nous laisserais pas nous perdre, quand je partirai. C'est quand même rare de se comprendre et de s'aimer comme ça, d'un coup, malgré le gouffre des générations, ou même de nos façons de vivre et de penser. Mais ce qu'on vit là, quand même, ça rapproche, c'est clair. Tout ce qu'on partage, tout ce qu'on se dit… Je ne la laisserai pas.

Confiante en cette décision, je la laisse se dépêtrer avec son téléphone : il faut que Cécile lui ramène ses oreillers, ça ne peut plus durer comme ça. Je suis d'accord : il ne les lui interdirons pas. Les fleurs, les gosses, les portables ok, c'est interdit, mais les oreillers, vraiment, je ne vois pas où est le problème.
Je ressors mon portable de ma chaussette, d'ailleurs : les touches sont encore imprimées sur ma cheville. Il faut que je pense à mettre le cadran côté laine, à l'avenir. Ça pousse, d'ailleurs, le duvet brun sur ma patte valide. Ça craint. Mais au moins, celle là, chez moi, je vais pouvoir m'en occuper. J'aurai le temps, faut dire. Je me demande ce que ça va donner, dans six semaines, de l'autre côté, sous la résine.

Comme j'ai déjà préparé mes fringues hier, je n'ai pas grand-chose à faire. Si ce n'est me déballonner un peu, et dégrossir la toilette. Je passe à la salle de bain donc, et j'en profite pour améliorer ma technique d'ouverture et fermeture de la porte. Ça me prend encore un certain temps, mais je m'améliore quand même à chaque fois davantage. Il faut que je sois au point d'ici trois jours, à l'hosto. Tu me diras, chez moi, y a pas beaucoup de portes : la seule qui aurait été susceptible de m'emmerder vraiment, je l'ai virée. Elle me gonflait, à cause de la clenche qui se coinçait des fois. Et les autres, je les laisse tout le temps ouvertes en général. Les pièces de ma maison sont immenses, et les portes entre elles n'ont finalement guère d'intérêt. En fait, je m'aperçois que je n'ai jamais trop aimé ça, les portes. Même avant.

J'accouche encore un peu donc, mais rien à voir avec l'effroyable expérience d'hier soir : ça passe, mais ça casse pas. Un peu douloureux certes, mais bon. Je suis contente en fait. Quel soulagement ! C'est comme les dents ça : quand on a pas mal, on ne se rend pas compte du confort, du luxe même, que c'est d'avoir tout qui va bien. Tu me diras, c'est pareil quand on marche : on ne se rend pas compte de la chance qu'on a d'avoir des jambes qui vont bien. Et des cervicales.
De toutes façons, ici, le moindre petit truc devient un vrai bonheur : je n'aurai jamais de ma vie autant apprécié de me laver les dents : c'est frais, doux, libérateur. A part un lendemain de cuite effroyable, quand t'as tout qu'est collé avec une haleine de phoque, je ne me souviens pas d'avoir vraiment apprécié.

Je ressors pimpante de mon escapade dans la salle de bain. Josiane s'inquiète toujours, en fait, quand je suis là dedans. C'est à cause de l'autre fois, quand j'ai tout fait tomber. Mais bon, il faut me faire confiance quand même : si ça ne va pas, j'appelle ! Si si !

Ça m'a l'air d'être un sacré bins dans les couloirs quand je m'installe pour ma toilette matinale : des cris à nouveau emplissent l'espace sonore jusque dans notre chambre. Josiane ronchonne encore : elle est toujours effrayée par cette agitation, et notamment par notre voisine d'en face. Mes affaires étant prêtes, je mate un peu télé matin en attendant qu'on s'occupe de nous. Il y a une émission sur la sclérose en plaque : c'est la maladie de Sophia, ma sœur adoptive, fille de Cécile. Ça s'est déclaré très tôt pour elle, ce qui est assez rare en fait. Ce que je vois m'horrifie : la plupart des patients, qui sont en centre spécialisé dans l'émission, sont en fauteuil, eux aussi. Ça vient d'un coup, expliquent-ils, et on ne sait jamais comment ça va évoluer… Sophia fait face à cette maladie avec un courage et une détermination que j'admire beaucoup. Si elle a toujours la maîtrise de l'ensemble de son corps, les traitement, lors des « poussées », sont lourds et la laissent dans des états de fatigue considérable. Je comprends, en regardant ce programme, combien l'avenir est précaire, incertain… ça fait peur…

L'infirmière et l'aide-soignante arrivent en grand fracas pour s'occuper de ma Josiane : je préfère éteindre la télé pendant qu'elles tirent le rideau. Si notre petit soleil, Anne, est toujours pimpante, l'aide-soignante qui l'accompagne semble quant à elle au bord des larmes : elle gémit en tentant de bouger ma voisine, qui pousse des cris de douleurs. Ça sonne de partout dehors, et l'infirmière en chef vient chercher Anne : il y a urgence en face. Les cris font fureurs, c'est vrai que c'est inquiétant.
« J'en peux plus, j'en peux plus ! » pleure l'aide-soignante.
Je ne sais quoi lui dire en la voyant passer vers la salle de bain.
Josiane lui parle de son transit quand elle revient avec la bassine, menaçant de ne plus manger s'ils ne résolvent pas le problème, mais elle ne lui répond même pas. Elle lui fait sa toilette en ronchonnant : six jours non stop, elle a le dos en vrac, ça fait trop mal, elle n'en peut plus, elle n'en peut plus. J'écoute tout ça en matant mon plafond : dur métier…
Ça dure un bon moment avant que l'aide-soignante se dirige vers moi pour préparer ma propre toilette : elle pleure franchement en fait, cette fois. Mais, alors qu'encore les sonnettes et les cris font rage dans le couloir, Anne ressurgit dans la chambre : ils ont besoin d'elle, pas moyen de faire autrement. Je leur assure que ce n'est pas grave pour moi : j'attendrai. Y pas d'urgence, mais juste qu'ils nous rouvre le rideau s'il vous plait, vu que je n'ai même pas ma bassine pour commencer ma toilette .
Elles repartent donc, en refermant la porte qui d'habitude reste ouverte. Mais l'agitation est telle, dans le couloir, qu'il vaut mieux sans doute, notamment pour ma Josiane, qui remue dans son lit.
On papotte un moment : elle est affolée en fait, ma Josiane, par toute cette agitation : est-ce qu'on ne risque rien avec cette folle en face ? Non, on ne risque rien. Il y a ici des pathologies lourdes, mais au moins on est bien soigné. Et puis on a de la chance de s'être trouvée toutes les deux, non ? Elle me sourit. Je lui explique ce que j'ai compris en discutant avec les aides-soignants et les infirmières : le manque de personnel, le grand nombre d'arrêt maladie, surtout là, en période de vacances scolaires. Et puis c'est dur pour ces gens de nous porter tout le temps : je lui parle de Cécile, qui a été aide-soignante toute sa vie aussi, et qui s'est foutu le dos en l'air à force.

On frappe à la porte : c'est Sonia, la fille de Josiane. Elle vient pour le rendez-vous avec l'assistante sociale. Elle a l'air tendue, elle aussi. Elles parlent tout doucement toutes les deux : ça se passera bien… J'essaie de me faire toute petite, j'ai l'impression d'être un peu de trop sur le coup là. Je ne cerne pas l'étendue des soucis de ma Josiane je crois. Alors que je me demande si je ne vais pas me remettre en fauteuil, la porte s'ouvre brusquement : l'aide-soignante revient, échevelée et gémissante, pour s'occuper de moi. Elle tire le rideau en demandant à Sonia de sortir, pour ma toilette. Mais alors qu'elle s'exécute, l'assistante sociale arrive.
« Ah non c'est pas possible hein, moi je dois faire la toilette de madame Leblanc, sinon je n'aurai plus le temps ! »
Mais, alors que la deuxième fille de Josiane déboule, l'assistante sociale explique qu'elle a rendez-vous ensuite avec d'autres patients, que le rendez-vous prévu depuis plusieurs jours est très important pour Josiane, et qu'elle ne peut pas le repousser à plus tard. là-dessus, notre douce infirmière arrive aussi : rouge et tout aussi échevelée que notre aide-soignante, elle tranche très vite. On fera ma toilette plus tard, tant pis, il y a de toutes façons encore des gens qui les attendent : l'aide-soignante se remet à pleurer, derechef. Alors qu'elles s'en vont, l'assistante sociale me demande de partir : l'entretien est confidentiel.
« Non non, elle peut rester : je lui dis tout » rétorque Josiane. Mais l'assistante sociale insiste : c'est gênant que je reste là. Pas de problème : je remets vite ma jupe, mon chemisier, et me glisse au fauteuil. Les filles de Josiane me sourient pendant que je remplis ma chaussette, et que j'y glisse aussi un paquet de Gudang tant qu'à faire. L'assistante sociale me remercie d'un regard, et je file.

Dans les couloirs, on dirait que c'est la guerre : il y a des chariots de soin partout, ça s'agite dans tous les sens. Je vois le troupeau du jour s'engouffrer dans une chambre. Moi je roule au fumoir, refuge bénit…
J'y retrouve Frankenstein, et mon barbu des bois, qui semble avoir retrouvé meilleure mine. Il porte un pyjama décent, cette fois, à sa taille. Ils sont en train de se marrer tous les deux : je m'insinue donc dans leur conversation, qui consiste à comparer tel et tel soignants. C'est un sacré bins ce matin faut dire. Ils m'apprennent qu'un service a été fermé dans l'hôpital, suite au manque de personnel, et qu'ils ont donc dispatché patients et personnels dans les différents étages. Du coup ici, les chambres sont au grand complet, d'où le grand débordement. Ça me fait un peu halluciner. Frankenstein m'explique qu'il a déjà fait différents étages, avant et après son opération. Je leur parle de l'aide-soignante, qui n'en peut plus, n'en peut plus, n'en peut plus. Elle sera vite en arrêt aussi…

Quand ils repartent, je reste un peu tranquillou en regardant les oiseaux, et je m'allume un Gudang avec délectation : quel bonheur ce parfum, cette odeur… Mille souvenirs m'assaillent à chaque fois que je retrouve la saveur indonésienne. Quand j'étais ado, on vivait souvent seuls tous les quatre, avec mon frère et mes sœurs, quand ma mère était à Paris, et mon père était à l'hôpital ou parti. Et on avait souvent les potes à la maison. On fumait des Gudang en faisant de la musique, on écrivait des chansons, belles, mais tristes, misère !
Ma mère n'aimait pas que je fume, mais bon. Un matin d'ailleurs, alors que je fumais tôt ma première clope, sur mon lit en écoutant ma musique au casque pour ne pas réveiller la Loune qui dormait encore à côté, un mauvais geste m'avait mise dans une situation catastrophique : mon magnéto m'était tombé sur la gueule, tiré par le fil du casque, avec une partie de l'étagère, et comme je tenais clope d'une main et café dans l'autre, tout ça tenait en équilibre précaire sur mes bras et ma tête ! Ma mère était entrée dans ma chambre juste à ce moment fatidique, ouvrant la porte brutalement, et au lieu de venir à mon secours, levée de peu et pas très réveillée, elle me lance : « J'aime pas que tu fumes comme ça le matin, Marion ! » Et elle referme la porte aussi sec en me laissant en vrac ! J'ai donc tout lâcher…
Je me bidonne en repensant à ce souvenir, à cette situation burlesque… Ma Gudang se consume doucement au fil de mes souvenirs, alors que les oiseaux dansent autour des gargouilles…

Je suis tirée de mes rêveries par l'arrivée de l'assistante sociale : elle s'affaisse brutalement sur une chaise en tirant une clope de sa poche :
« C'est bon madame Leblanc, vous pouvez regagner vos appartements ! »
Elle a l'air très lasse. Elle regarde ma Gudang en fronçant les sourcils :
« Vous inquiétez pas, c'est juste une Gudang, une cigarette au clou de girofle : pas d'effets secondaire, et rien d'illégal.
- Ah c'est ça l'odeur ? »
Je lui propose de goûter, et elle s'exécute.
« Tiens c'est marrant, c'est sucré ! » Elle est apprécie, visiblement. Elle me demande si tout est bon pour moi, pour mon retour, comme après elle ne revient pas avant lundi, jour de ma sortie : la perspective me donne de doux frissons. Mais niveau paperasse, on est ok je crois. Je lui explique que tout devrait être aménagé demain chez moi. Reste juste le problème de l'infirmière, mais j'ai confiance : Papa va trouver.
« Il assure votre Papa hein ! »
Oh oui, il assure, mon papa…
Elle se lève brutalement en regardant l'heure : elle est à la bourre, misère ! Je la remercie encore pour tout avant qu'elle file : on se retrouve lundi, une dernière fois. Et il faut que je retourne vite à ma chambre : l'aide-soignante va péter les plombs si je ne suis pas là quand elle débarque ! Je file donc, laissant derrière moi l'odeur chaude et sucrée du girofle.

Ça n'a pas l'air de s'être beaucoup calmé dans les couloirs. Surtout dans la chambre à côté de la nôtre, on entend de grand cris d'hommes.
L'aide-soignante n'est pas encore là quand j'arrive : ouf ! Les filles de Josiane sont encore là : toutes les trois ont l'air de s'être apaisées, mais les regards sont graves encore. Elles me sourient à mon arrivée, me demandant si j'ai besoin d'aide pour me remettre au lit, mais non : je maîtrise, pas de soucis. Le troupeau du jour s'est inquiété de mon absence, mais ce n'est pas grave, y a la planche pour confirmer que tout baigne.

Je suis presque prête quand l'aide-soignante arrive, toujours gémissante. Mais elle ne pleure plus. Elle tire le rideau et m'amène la bassine pendant que les filles de Josiane l'embrassent avant de partir. Tout étant prêt pour moi, l'aide-soignante entreprend de passer ma Josiane au fauteuil pendant que je fais ma toilette, mais elle n'y arrive pas : son dos la fait trop souffrir, et je crains qu'elle se remette à pleurer. Mais Anne arrive à la rescousse : c'est sport encore, et pendant que je me nettoie consciencieusement, l'opération se fait non sans mal à coup de « Un, deux et trois ! ».

Lorsque j'ai terminé ma besogne, l'aide-soignante vient me retirer l'avant de mon plexi. Elle me lave ensuite avec des gestes brusques et saccadés : elle n'en peut plus, c'est clair.
Je me permets de lui dire :
« Vous ne pouvez pas continuer comme ça, si vous avez si mal au dos quand même.
- Oh non, j'en peux plus, j'en peux plus, j'en peux plus. Mais ils s'en foutent tous, vous savez ! Même les infirmières ! J'en peux plus… »
J'ai peur que ses larmes reviennent. C'est raide, quand même.
« Vous allez être en week-end tout à l'heure, non ?
- Heureusement oui ! J'en peux plus là, je ne peux pas continuer comme ça ! »
Je me tourne pour qu'elle retire le dos de ma carcasse, et elle me frotte avec un peu plus de douceur cette fois. Je ne sais vraiment pas quoi lui dire, mais je pense à mes bois soudain, que je retrouverai un jour, et je remercie le ciel en silence de pouvoir faire un métier que j'aime…

Alors que je suis presque finie, Anne revient la chercher à nouveau : besoin d'elle encore.
« Ça ira madame Leblanc ? » C'est bon, je suis sèche, avec mon tee-shirt sous le plexi, je me débrouillerai pour le reste, pas de soucis. Elles rangent bassine et gant, donc, et retirent le rideau pendant que je remonte mon lit pour me rhabiller. Elles laissent la porte ouverte, ce qui m'arrange : je compte bien ressortir rapidement.
Les cris continuent dehors, et notamment cette voix d'homme à côté.
J'enfile la belle jupe que m'ont apportée Cécile et Papa hier : je serai belle pour accueillir mes enfants ! Le chemisier en lin aussi : l'odeur de propre me fait du bien. La veste assortie est bien jolie : je l'enfile par-dessus avant de me glisser au fauteuil. La porte de la salle de bain est restée ouverte, aubaine : je peux aller me laver les dents, et récupérer ma brosse.
Je passe un bon moment à me peaufiner : les yeux d'abord, puis la coiffure. C'est sport, mais je parviens à me refaire un palmier impeccable au dessus du plexi. J'ai les épaules endolories à la fin des opérations, mais je suis fière de moi.

Alors que je ressors, j'entends les chariots et sens l'odeur des repas qui arrivent : déjà ? Je n'aurai pas vu le temps passer ce matin. Je pensais repartir au fumoir, mais tant pis. Alors que je m'apprête à me garer près de ma fenêtre, Anne arrive avec mon médecin à lunettes :
« Bonjour madame Leblanc ! Je viens vous voir une dernière fois, parce que je ne serai pas là lundi, et après vous serez rentrée chez vous ! »
Ça me fait tout drôle en fait : les choses se précisent pour mon entourage, et pourtant ça me parait loin encore. Mais le temps avance…
« Le transit est débloqué! » annonce mon p'tit soleil avec un grand sourire.
« Oui, j'ai accouché hier : c'était pas simple hein, sans contractions, mais c'est fait, et ça fait du bien ! »
Il est mort de rire, le docteur, en matant ma planche. Il donne les consignes à l'infirmière, qui est toujours tout sourire elle aussi :
« Bon ben on va vous prévoir une ordonnance, pour les anti-douleurs, et des somnifères aussi. Vous aurez du mal à dormir pendant un moment encore. On continue aussi le traitement pour le transit, et les fibres. Et je fais le titre de transport pour l'ambulance. On prend rendez-vous dans six semaines.
- Ah ben je dois voir ma chirurgienne du genou aussi, dans six semaines !
- Bon ben faudra s'arranger pour que ce soit le même jour, tant qu'à faire. Vous ne pourrez vous déplacer qu'en ambulance tant que vous serez dans le plexi : pensez bien à demander les titres de transports pour chaque rendez-vous. » 
Dans six semaines, donc…
« On fera une radio pour vérifier que tout va bien. Et s'il y a quoi que ce soit, n'hésitez pas à appeler mes services hein : on ne prend aucun risque. Ok ?
- Ok. »
Je le remercie en lui serrant la main avec chaleur. Je ne l'oublierai pas non plus de si tôt celui là : peut-être qu'un autre ne m'aurait pas soutenu, pour rentrer chez moi. Ou aurait préférer tenter de m'opérer…
J'ai la gorge serrée en fait, en les regardant partir. Anne m'adresse un sourire on ne peut plus réconfortant, et me laisse mes médocs. Je les prends avec soulagement : le dos me tire encore, ça se réveille.
Je m'aperçois que j'ai quand même une certaine appréhension à l'idée de vivre sans tout ce petit monde, chez moi. C'est une drôle d'aventure tout ça, et je prends conscience tout d'un coup, que sans tout ce qui m'entoure ici, ce sera considérablement différent…

Le repas arrive là-dessus. J'en ai ma claque, des fibres, mais j'ai faim. Josianne partage avec moi ce régime lassant, mais c'est potée aujourd'hui, ça change. C'est pas terrible, ceci étant dit. On papotte tranquillement en mangeant. Elle a l'air apaisé, mais fatiguée aussi. Alors que les petites dames repassent pour le café, je prépare ma chaussette en vue du fumoir : l'idée d'une Gudang me titille.
Je conseille à Josianne de faire une petite sieste, mais elle préfère regarder un peu la téloche. Elle n'arrive jamais à l'allumer, alors je m'approche pour maîtriser la zapette. Du coup elle me ressort son eau bénite : j'y couperai pas cette fois, c'est pour me protéger et me porter bonheur ! Elle m'en asperge goulûment. C'est froid, mais tant pis.

Ça s'est calmé dans les couloirs, quand je sors de notre petite chambre 427. C'est le calme d'après manger. Et le QG est plein à craquer : c'est l'heure du transfert. En passant devant, j'entends l'aide-soignante de ce matin :
« J'en peux plus, j'en peux plus, j'en peux plus ! »
Elle pleure encore. Dur dur…

Je retrouve Frankenstein, mon barbu et sa copine en arrivant dans l'aquarium : le soleil est revenu timidement, mais déjà ça chauffe. On est content de se retrouver. J'hésite un peu, mais je sors quand même mes Gudang, en les prévenant, pour l'odeur. Alors que j'en allume une, elle laisse échapper une petite étincelle, et tous me regardent :
« T'es sûre que y a rien de bizarre, là dedans ? » Et on rigole tous les quatre, mais je leur promets que non, ni canabis, ni remède miracle dans mes clopes, juste un peu de girofle. Ils goûtent aussi volontiers d'ailleurs, sauf Frankenstein, repoussé par cette odeur qui lui rappelle le dentiste.
On papotte un bon moment, et je leur explique ma joie de voir mes enfants. Mon appréhension aussi un peu : dur pour eux de voir leur maman toute emballée comme ça, sur roulettes…
Mon portable sonne : oups, c'est le grand patron ! Après avoir pris de mes nouvelles, il me propose de venir me voir, il n'est pas loin, et serait là d'ici un quart d'heure. Je suis d'accord, et assez contente en raccrochant. C'est assez sympa quand même, pour un grand patron, de se déplacer pour le petit agent que je suis.
Je termine ma clope donc, et salue mes congénères avant de refiler en sens inverse dans le couloir. Il y a du monde aujourd'hui…

J'entre dans ma petite chambre 427, où Josiane s'est endormie. J'essaie de rouler silencieusement donc…
Je m'installe dans mon petit coin, dos à la fenêtre, non sans y avoir jeter un coup d'œil, mais le rond-point et calme. J'aperçois mon aide-soignant qui passe, sans un coup d'œil. Claude donc. Je repense à cette conversation d'hier… Mais le téléphone sonne : c'est Antoine. Il viendra vers trois heures. Je jette un coup d'œil à l'horloge de mon téléphone : dans presque deux heures. Ça me laisse le temps de recevoir mon patron avant de me préparer. Je vais voir mes enfants…

Le voilà d'ailleurs, le grand patron : il débarque avec un beau bouquet de fleurs jaunes, au cœur orangé. Quelle attention, dis voir ! J'en suis un peu retournée je dois dire ! Il vient aussi de s'apercevoir que c'est interdit, les fleurs, alors il est un peu embarrassé, mais je lui explique le topo, en lui montrant mes autres bouquets planqués sur l'armoire : les premiers tirent d'ailleurs un peu la tronche, je dois dire. Juste le truc, c'est qu'il faut fabriquer un vase quoi.
Il est content de me voir, mon grand patron, bien qu'un peu impressionné par ma panoplie de Robocop, mais il me trouve bonne mine. Moi je le trouve très humain, soudain, cet homme qui reste si solennel lorsqu'il est en réunion. Et je doute qu'il y ait beaucoup d'agent comme moi qui reçoive des fleurs d'un haut placé comme lui… ça me touche, vraiment, cette attention. Il parvient, comme tous, à bricoler un vase de fortune, et ses fleurs prennent place en haut de l'armoire, où ça commence à manquer sérieusement être serré, niveau place, justement.
Nous parlons un peu de l'accident : il regrette que je n'ai pas eu de bombe, à ce moment là. Je lui fais remarqué qu'en tournée de surveillance, sur ordre de la hiérarchie, nous n'en portons pas non plus, puisque normalement, le képi est de rigueur. Moi je n'en porte pas, de képi, puisque je suis une femme, et il est absolument hors de question que je mette sur ma tête cette espèce de chose qu'on appelle un tricorne, la honte, et qui est sensé remplacer le képi des hommes pour les têtes des femmes.
Mais pas de bombe non plus, donc… S'il est vrai que la sécurité est un peu limite parfois, quand certains cavaliers se lancent en brigade équestre avec trop peu de formation, je peux personnellement me targuer de vingt ans d'expérience en matière d'équitation. La vie est dangereuse, le risque assumé. Il acquiesce…
Je profite de sa présence pour lui parler boulot : l'équipe ne pourra pas assumer si on ne me remplace pas : je lui rappelle les coupes, le bois de chauffage, les martelages, les conditions déjà difficiles à six. Le stress déjà porté par Yann en temps normal. Il me rassure : il fera son possible pour me faire remplacer. Je le crois.
Il me salue chaleureusement avant de partir, et je lui souris amplement. J'ai confiance en lui, je crois sincèrement qu'il fera son possible pour alléger les charges de mes collègues… Et je contemple mes fleurs, petits soleils qui égayent encore notre petite chambre 427…

Je décide de me mettre un peu au repos avant d'aller accueillir mes enfants, histoire de préserver un peu mon dos. Josiane trouve que mon grand patron est bien sympathique… Tout en me glissant dans mon lit, je lui fais part de ma joie mêlée d'appréhension à l'idée de revoir mes enfants. Elle regrette de ne pas pouvoir les voir. Mais sûr qu'ici, c'est pas un endroit, pour les enfants. Je ne voudrais pas qu'ils croisent madame Piron, où entende hurler notre nouveau voisin. Même Frankenstein les impressionnerait. Quant à moi…
Papa m'appelle : je lui dis, pour les enfants. Il est speed je trouve : c'est pas un cadeau, tout ce que je lui laisse assumer là. Mais il est confiant, tout à l'air de bien s'organiser pour demain, et il a enfin trouver une infirmière ! Et il a pris rendez-vous avec mes potes, et même Yann l'a appelé pour lui confirmer que mes collègues vont venir. Ça me touche aussi, mais alors…

Quand je raccroche, je me sens bien fatiguée. Mais l'heure tourne, et je veux absolument être en bas quand ils arriveront. Je sors de mon lit donc, finalement, mais mon dos a apprécié ce court repos. Je roule à la salle de bain faire un petit pipi, me recoiffer. Quelle allure ai-je donc ? Je demande à Josiane, pour voir.
« Tu es toute belle ! »
Elle est gentille, ma Josiane.

14h43 sur le téléphone. Je suis prête. J'y vais.
En sortant de ma petite chambre 427, je croise Claude : c'est toujours un bonheur de le voir, fidèle au poste. On se salue, et je lui explique que mes enfants arrivent en bas. Il est content pour moi, et propose de me rouler jusqu'à l'ascenseur. Heureusement, parce que les portes coupe-feu sont fermées en fait. Dans le couloir suivant, il accélère en poussant mon fauteuil, et ça me fait du vent : je me marre.
« Ça va pour descendre ?
- Pas de soucis, j'ai fait mes preuves.
- Je reste quand même avec vous pour attendre l'ascenseur : je ne veux pas que vous vous coinciez dedans ! »
La confiance règne ! Mais sa sollicitude me touche, et sa présence me rassure.
Je me vois dans les portes : c'est vrai qu'elle est classe, cette veste. Lui, je le vois derrière moi, et il me fait des grimaces. Je me marre. Merde : je m'aperçois d'un coup que je n'ai pris ni mon châle, ni des sous pour offrir un chocolat à mes zouzous. Mais trop tard : l'ascenseur est là. Antoine aura peut-être de quoi faire.

Je roule dans l'ascenseur, et Claude me fait un petit signe d'au revoir.
Zoom, ça descend. J'ai mes enfants tellement en tête, et j'ai tellement envie de les embrasser, de les serrer contre moi ! Mon cœur bat vite, quand j'arrive dans le hall. Je ne fais pas attention aux regards que je croise.
Merde, par où vont-ils arriver ? Par les portes vitrées, ou par l'escalier ?
Dans le doute, je me mets entre les deux. Mais plutôt vers l'escalier en fait : il n'y a que peu de gens, hormis les blouses blanches, qui passent par le couloir extérieur. Je zappe les regards des gens sur moi…

Les voilà : je vois la tête d'Antoine qui monte l'escalier, et puis ma Nina, et mon p'tit : oh mes cœurs !
« Maman ! »
Passé un regard surpris, ils courent vers moi : oh mon Dieu, qu'ils sont beaux mes enfants ! Leur course s'arrêtent devant mes roues : ils ne savent pas comment faire pour embrasser cette maman toute cassée, toute emballée. Je tends mes bras vers leurs visages : Nina se penche et m'embrasse fort fort fort, pendant que je sers la p'tite main de mon Titou. Puis j'essaie de me pencher vers lui, monobloc dans mon plexi, et il vient déposer un petit bisou sur la joue, au dessus du plastique. Je touche leur visage, leurs mains :
« Oh mes petits chéris, mes petits chéris… » Ils me caressent les bras, m'embrassent encore :
« Ça va Maman ? T'as plus mal ? » me demande mon Titou. Il est inquiet et impressionné, mais je sens ma Nina toute contente de me voir. Antoine est debout, derrière eux.
« Non, je n'ai plus mal, t'inquiète pas. Et puis tu vois, je suis assise maintenant : je peux rouler avec mon fauteuil grâce à mon plexi. Et je vais pouvoir rentrer à la maison lundi.
- Robocop ! » me dit ma Nina en rigolant.
Ils sont tout chose, mes petits chéri, et me touchent partout, inspectent mon attirail, mon fauteuil.
« Merci Antoine, vraiment merci de me les amener. »
Son visage est complètement fermé.
« Bon, je reviens quand ? »
J'ai du mal à comprendre ce qu'il me dit là.
«  Comment ça, tu reviens quand ? Tu vas pas partir là ? »
Une panique me prend, soudain.
« Ben moi on m'attend là, je vais faire des courses. »
Il va faire des courses. On l'attend. J'hallucine.
« Mais attends, tu vas me laisser toute seule avec les enfants là quand même !
- On m'attend je te dis. J'ai pas prévu de rester moi. »
J'hallucine. Je peux pas le croire.
«  Je reviens quand alors ? »
J'essaie de réfléchir, d'envisager, mais ça se brouille, là, dans ma tête.
« T'inquiète pas maman, me dit ma Nina, ça va aller, on va rester avec toi ! »
Oh misère…
« Ben essaie de revenir vite s'il te plais, d'ici un quart d'heure !
- Ouais mais je vais au supermarché moi, un quart d'heure… »
J'hallucine. Je caresse les visage de ma fille, et souris péniblement à mon petit.
« Ben reviens le plus vite possible, s'il te plais.
- Ouais ben on verra. A tout à l'heure, les enfants. »
Et il me plante là. Je n'arrive pas à y croire.

« T'inquiète pas maman, on va s'occuper de toi ! » me dit ma Nina. Oh mon Dieu…
« T'inquiète mon petit chat, je me débrouille bien tu sais avec mon fauteuil, regarde »
Je fais des quarts de tour droite, gauche, leur montre comme je roule bien avec mon fauteuil bleu libellule. J'essaie de sourire, guillerette, mais je suis anéantie à l'intérieur : comment peut-il me faire un coup pareil ?
Je montre à mes enfants les éléments fondamentaux de ma panoplie Robocop, en leur expliquant que je vais rester comme ça quelques mois, le temps de guérir.
Mais mon Titou a l'air sceptique : je lui montre qu'il peut toucher mon plexi, ma résine, que c'est solide, comme une armure en fait, et que ça ne me fait pas mal. Je fais le tour du hall, pour leur montrer… Mais je me rends bien compte que je ne vais pas pouvoir rester bien longtemps comme ça, dans ce grand hall plein de passage, avec mes enfants qui restent quand même assez perplexes, même qi je sens bien que ma Nina s'efforce de garder un ton enjoué. Et pas un sous pour leur offrir quelque chose à boire à la cafétéria. Mais que faire, que faire ? Papa est chez moi en train de bricoler je ne sais quoi… Rebecca, Rebecca m'a proposé d'être là aujourd'hui, de m'amener les enfants.
« Attendez mes chéris, je vais appeler Rebecca voir si elle peut venir »
Mais elle est chez le coiffeur, Rebecca, et elle en a pour un bon moment… La Loune est donc partie ce matin, et je ne parviens pas à joindre la Gèd, alors je laisse tomber.
« Bon mes chéris, vous savez ce qu'on va faire ? On va monter là-haut, comme ça j'irai chercher des sous et on ira boire un chocolat là-bas. » Je leur montre la cafete.
«  D'accord ?
- Ouais ! »
Je vois bien que ma Nina garde ce ton enjoué de grande fille. Mon petit n'est pas à l'aise, il est impressionné. Et dans mon cœur, j'ai mal, j'ai mal…
« Allez mes chéris, suivez moi ! »
Ziouououou, je roule le plus vite possible, et ils me suivent en courant et en riant.

Pendant que nous montons dans l'ascenseur, je m'insulte moi-même, dans ma tête : quelle conne, quelle conne d'avoir cru une seule seconde qu'Antoine resterait ! Quelle conne de n'avoir pas accepté que Rebecca, la Gèd ou Sophie m'amènent mes enfants !

Arrivés en haut, nous débouchons dans le grand couloir blanc. Ils y sont déjà passés puisqu'ils étaient venu me voir avec Papa, dans les premiers jours, quand j'étais couchée encore. Je leur explique qu'en fait, ils n'ont pas vraiment le droit d'être là, que c'était exceptionnel la dernière fois, parce que je devais rester couchée. Alors ils vont m'attendre dans le petit hall du service pendant que je vais chercher mes sous dans ma chambre.
« Mais pourquoi on n'a pas le droit ? On était bien venu d
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Commentaires sur cet avis
lillybee

lillybee

05.11.2009 00:01

Merci de partager ton experience... un recit a relire...

Bernie63

Bernie63

09.06.2008 16:04

un univers que je connais bien, le plafond.... Garde confiance en toi, ravie d'avoir croisé ton chemin.... C'est une longue route... Je l'ai compris depuis un jour de novembre 1990......... Merci de ce partage.... Nos enfants nous aiment, quelle que soit notre apparence....

geishalin

geishalin

06.06.2008 17:59

je n'avais pas oublié mais j'attendais d'être bien tranquille pour reprendre ma lecture. Comment as tu pu écrire tout ça? Tu prenais des notes pendant ton séjour? Après nous avoir fait partager ta douleur, tes espoirs tes colères et tes émotions j'espère que tu continueras à nous donner de tes nouvelles de loin en loin.

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