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Le Dernier Jugement
Avis par Krys_TOFF sur Par J
08.09.2009


L'évaluation de l'auteur:  


Avantages: +
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Recommandation pour les acheteurs potentiels? oui 

Avis complet

Je ne l'ai pas vue venir celle-là !


Ils sont trois, autour de moi. Il fait nuit, il fait froid. Pas grand monde dehors dans les rues, forcément, à part ce vieux clochard sous ses cartons derrière le petit buisson. Et voilà que débarquent ces trois gaillards. Ils veulent mon argent, je n'ai pas l'intention de leur donner.


J'appelle à l'aide, mais il n'y a personne à part le clochard, probablement trop saoul pour venir m'aider de toute façon. La bagarre est inévitable mais je sais me défendre. Je serre les poings, prêt à en découdre. Sauf que, la lame, là, je ne l'ai pas vue venir.


Elle pénètre dans mon ventre comme dans du beurre oublié hors du réfrigérateur. Deux autres lames font de même et je réalise alors la futilité de ma résistance, seul et sans arme, face à trois hommes armés de couteaux.


Je pousse un cri sourd, mon corps s'affale lentement en arrière et moi je reste là, debout, sans comprendre.


Je rigole d'un coup, c'est nerveux. Je viens de prendre trois coups de couteau et je n'ai même pas mal. Je recule d'un pas et je réalise que je me marche dessus...


Tout à coup je comprends : je suis mort, mon corps sans vie traîne au sol et je ne suis qu'un fantôme qui regarde son enveloppe charnelle une dernière fois avant de partir...


Les gars se dépêchent de piquer mon argent, ma montre, mon téléphone. Tout ce qui a un tant soit peu de valeur. Même mes chaussures. Puis ils disparaissent dans la nuit en courant. Je reste là, seul, debout comme un idiot. Mon corps restant étalé au sol, sur le trottoir, dans une mare de sang.


Bon, et après ? Le Paradis, l'Enfer ? Qu'est-ce qui m'attend maintenant ? Je ne vais pas tarder à le savoir : la fameuse lumière blanche apparaît juste au dessus de moi. Elle m'attire, me soulève comme une feuille d'automne portée par le vent. Je ne peux y résister, et je ne veux pas le faire de toute manière. Elle est belle, elle m'appelle, j'y vais.

A la queue-leu-leu


Me voici qui arrive près de la lumière maintenant. La Terre a disparu dans l'espace, je suis incapable de situer où je suis exactement, mais qu'importe, j'y suis.


Un petit bonhomme rondouillard m'accueille. Il n'a pas d'ailes dans le dos, pourtant, rien qu'à le voir, je sais que c'est un Ange. Son visage respire la douceur. Dommage qu'il se mette à parler :
- « C'est par là, à la queue, comme tout le monde. » me dit-il.


Sa voix est suraigüe, très désagréable et ne va pas du tout avec son visage souriant. Le ton de sa phrase est sans équivoque, mieux vaut filer doux et obtempérer. Je me pose donc à l'arrière de la file. Et quelle file ! Une longueur interminable d'individus est devant moi. Hommes, femmes, enfants, vieillards, blancs, noirs, asiatiques... Toutes les ethnies confondues. L'homme devant moi me dit qu'il est heureux de retrouver Allah, la femme qui vient d'arriver derrière moi me parle de Bouddha. Moi qui suis athée, je commence à me demander si je n'aurais pas mieux fait de me choisir un Dieu avant de passer l'arme à gauche...


Bien que longue, la file avance vite, je distingue maintenant au loin une grande double porte. Le petit ange est toujours là, à surveiller que personne ne double dans la file. On dirait qu'il est partout à la fois, c'est dingue.


Et puis, sans vraiment avoir eu le temps de m'en rendre compte, me voici le premier de la file, juste devant ces grandes portes.


- « C'est à vous » me dit le petit ange. Pressé de savoir ce qu'il y a derrière cette porte, je m'avance et j'entre.


Les Juges


Ils sont trois eux aussi. Mais leur arme est un petit maillet et non un couteau. Assis derrière un énorme bureau surélevé, je dois lever la tête pour les voir. Deux hommes et une femme assise, au milieu. L'homme de gauche me parle en premier.


- « Nous sommes les Juges. Vous allez être jugé. Si vos bonnes actions sont dominantes, le Paradis est pour vous. Si les mauvaises l'emportent, vous irez en Enfer. »

- « Que la pesée commence ! » dit ensuite la femme. Le petit ange débonnaire me montre du doigt une stèle. Je monte dessus. En face, une vieille balance à deux plateaux se met à bouger. Elle penche du côté oscur, puis du côté lumineux, plusieurs fois. Enfin, elle se stabilise exactement au milieu.


- « Mmmm, voilà qui est inhabituel », dit la femme, « le poids de vos bonnes actions est exactement le même que celui de vos péchés. Comment décider où vous irez ? »
Je tente de les amadouer :
- « Dans le doute, la justice accorde le pardon, non ? Le bénéfice du doute...»
- « La justice des hommes n'a pas sa place ici, », répond le premier Juge, « le doute n'est pas permis dans la Justice Divine. »


Le troisième Juge se décide enfin à parler :
- « Nous n'avons pas le choix, vous devez agir afin que nous puissions vous juger en conséquence. Vous retournerez donc sur Terre, tel que vous étiez deux heures avant d'être tué, et vous aurez ces deux heures pour faire une action qui nous permette de vous juger. »
- « Mais, quelle action ? Que puis-je faire en deux heures seulement ? Et que se passera-t'il si je ne fais rien ? »
- « Si vous ne faites rien, vous serez coupable d'indifférence, et irez en Enfer. »


Voilà qui ne me rassure pas... Que puis-je donc faire ? Le troisième Juge semble avoir lu dans mes pensées. Il me dit :
- « Vous ne pouvez empêcher votre mort d'arriver, mais vous pouvez agir sur la vie des autres... » Et il me fait un clin d'oeil en ajoutant : « Eviter que d'autres gens meurent, par exemple, est une bonne action vous savez. Même si pour cela vous devez vous salir les mains. »


J'hallucine. J'ai peur de comprendre où il veut en venir... Il me demande clairement de faire en sorte de tuer mes agresseurs en même temps qu'ils me tueront. Mais oui, bien sûr, je fais une bonne action en les tuant car ils n'agresseront ni ne tueront plus personne. Je sauve des vies futures.


J'accepte donc de retourner sur Terre pour mes nouvelles deux dernières heures.


Deux heures à tuer


Sans avoir eu le temps de dire ouf, je me retrouve dans ce café où je buvais une bière deux heures avant d'être tué. Seul au milieu du brouhaha ambiant, je sais qu'il ne me reste que deux heures à vivre et qu'il me faut agir. Vite.


J'appelle le barman, il est sympa mais je sais que dans sa jeunesse il a fait de la prison. Il pourra m'aider. Je lui demande discrètement s'il n'aurait pas une arme pour moi. Je lui fais croire que j'ai reçu des menaces de mort.


En bon repenti, il me conseille plutôt d'aller le signaler aux flics, mais je sens bien que c'est pour la forme qu'il me dit ça. La preuve : j'insiste un peu et il me dit qu'en échange de quelques billets il peut m'arranger le coup.


Quelques minutes plus tard, discrètement, dans les toilettes du café, j'échange tous mes billets contre un pistolet de petit calibre. Pas un gros truc, mais suffisant pour tuer. Je lui demande trois balles pour aller avec. Ce n'est pas compris dans le prix, mais il me les donne en échange de ma montre.


Au pire, même si je n'arrive pas à buter mes agresseurs, ils ne partiront pas avec un gros butin désormais. Il ne me reste que quelques pièces au fond d'une poche et mon téléphone. Ah, et mes chaussures aussi.


Je sors du café, je n'ai même pas fini ma bière car je veux garder les idées aussi claires que possible. Je m'arrête quelques minutes pour appeller ma mère au téléphone. Mon père est mort il y a quelques années et il ne me reste plus qu'elle. Pas de femme, pas d'enfants... Une vie de merde en fait, inutile, pleine de fric mais sans intérêt. Et qui va se terminer bientôt. Alors je veux au moins dire au revoir à ma mère.


Forcément, elle s'étonne que je l'appelle si tard, mais elle est contente de me parler un peu. Enfin, un peu, ma mère elle ne sait pas faire. Une bonne demi-heure après, j'arrive enfin à lui dire que je l'aime, et je raccroche. Le temps m'est compté. Je suis en retard.


Je prends le chemin de mon appartement, à pied, comme d'habitude. Je presse le pas, il le faut pour être au bon endroit dans les temps. Voilà, j'arrive au coin de la rue fatidique. Ils sont là, dans le recoin, je ne les vois pas mais je sais qu'ils sont là.


Le clochard est là, lui aussi. Toujours derrière le petit buisson, sous ses cartons. Je passe devant lui sans m'arrêter, j'ai une mission à accomplir.


Ca y est, le moment est venu. Sortant de sous le porche de cet immeuble, ils apparaissent tous les trois devant moi, me demandent mon argent, encore une fois. Je leur dit que j’ai un beau cadeau pour eux, et je sors le flingue.


Ils ne restent pas surpris longtemps, leurs couteaux sortent presque immédiatement. Je tire droit sur celui face à moi, en plein coeur. Un de moins. Mais je prends déjà un coup de couteau de celui sur ma gauche. Je me tourne et lui colle une balle en pleine tête tandis que le troisième, sur ma droite, me porte le coup de grâce. Lorsque je succombe, j'ai tout juste la force de tirer le troisième coup. Je tombe, le dernier agresseur aussi. C'est fini.


De nouveau à la queue-leu-leu


Et c'est reparti, sauf que je ne suis plus seul désormais. Nous sommes quatre fantômes, là, à nous dévisager. Je souris car moi je sais ce qui va se passer.


La lumière, la longue file d'attente, tout cela me semble aller encore plus vite que la dernière fois. Mes trois agresseurs sont là, juste devant moi dans la file indienne. Ils tentent plusieurs fois de se retourner vers moi pour se venger de les avoir tués, mais le petit Ange bedonnant veille au grain. Je souris, je suis content de ce que j'ai fait.


Lorsque nous arrivons devant les grandes portes, au lieu de passer un par un le petit Ange nous fait passer tous les quatre en même temps. Je me demande pourquoi.


Le Dernier Jugement


Même Juges, même rituel de la pesée. Les trois gaillards avaient commis d'autres vols et d'autres meurtres avant moi, la balance penche clairement du côté obscur pour chacun d'eux et le premier Juge les condamne logiquement à l'Enfer. Enfin, mon tour arrive.


Je monte sur la balance. Mais... Pourquoi ne penche-t'elle pas du côté lumineux ? Pourquoi le côté obscur ? Pourquoi ?


Les Juges s'expriment pour moi :
- « Coupable de meurtre, l'Enfer », dit le premier Juge.
- « Coupable de meurtre, l'Enfer », dit en écho la deuxième Juge.


Je reste interloqué, la bouche grande ouverte, sans pouvoir dire un mot.
- « Coupable de meurtre, l'Enfer », complète le troisième Juge.


Là, c'en est trop. Je hurle d'un coup en désignant le dernier Juge :
- « C'est vous ! C'est vous qui m'avez demandé de le faire ! Vous m'aviez promis, vous m'aviez juré que c'était une bonne action ! »
- « Que nenni», répond-il, «j'ai suggéré que vous évitiez de laisser mourir d'autres gens. Je n'ai pas évoqué vos agresseurs et leurs potentielles futures victimes, c'est vous qui y avez pensé. Je parlais du clochard... »


Il fait un geste et les grandes portes s'en-trouvent. Je regarde et découvre alors qui était derrière moi dans la file d'attente : le clochard. Les portes se referment et je me retourne vers les Juges lentement.


- « Vous auriez pu le sauver. Au lieu d'acheter une arme avec votre argent, vous auriez pu lui payer une semaine à l'hôtel. Il y aurait été au chaud et ne serait pas mort de froid quelques minutes après votre propre trépas... » me dit le premier Juge.


Je reste abasourdi, tout ce qui sort de ma bouche est un « Mais... » presque inaudible.


Le sol devient sombre, gluant, et nous nous y enfonçons tous les quatre, comme dans des sables mouvants.


- « Direction le Septième Cercle de l'Enfer pour vous quatre » dit la femme Juge, « le Cercle des assassins ».


Mes trois agresseurs jubilent, je vais passer l'éternité avec eux, dans le même Cercle des Enfers. Ce va vraiment être long, l'éternité, à se faire tabasser par trois gaillards qui n'ont plus que ça à faire pour se venger d'avoir été tués...


Je m'enfonce de plus en plus, mais j'ai encore une chose à dire avant de tomber dans les Enfers.


Je regarde le troisième Juge, celui qui m'a manipulé comme un pantin.
- « Vous m'avez dupé, trompé, trahi ! Vous m'avez fait croire une chose mais en fait vous m'avez induit en erreur délibérément, je le sais. Vous m'avez menti... Pourquoi ? »


Il sourit et me répond d'une voix douce :
- « Oui, je vous ai induit en erreur. Mais ne faites pas l'innocent, vous le saviez très bien. En commettant ce triple meurtre vous avez simplement révélé votre vraie nature. Je suis celui qui vous ment pour mieux vous juger. Tout le monde le sait. Ce n'est pas pour rien que cette cérémonie se nomme Le Dernier Juge... Ment !».


Et tandis que je m'enfonce dans les entrailles de la Terre pour y passer l'éternité en Enfer, je l'entends rire, d'un rire... Satanique.   
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01.01.1970
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01.01.1970

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