L'évaluation de l'auteur:
| Avantages: |
humour unique de Desproges |
| Inconvénients: |
trop vite lu |
| Recommandation pour les acheteurs potentiels? |
oui |
Françaises, Français,
Belges, Belges,
Mères siffleuses, pères siffleurs,
Monsieur l’avocat le plus bas d’Inter,
Mesdames et messieurs les jurés,
Lectorat chéri, mon amour.
Bonjour ma colère, salut ma hargne, et mon courroux… coucou !
Je n’irai pas par quatre chemins : Pierre Desproges est un con. Pas le con con, non non. Plutôt le con qu’on pousse du coude tout en lâchant un « quel con celui-là » suivi d’un rire frénétique et nerveux façon Daniel Prévost. D’ailleurs, le bougre a toujours été pleinement conscient de cet état de fait, du fait de son état de con, et il en a bien profité. Et bien sûr, ce moment de mon intervention semble idéal pour rappeler vite fait à votre bande de nullités ignares les bases de leurs Petit Desproges illustré. Si j’avais été pompeuse, j’aurais d’ailleurs pu donner un titre à cette partie et la nommer « Desproges : d’un petit rapporteur à un grand amuseur ». Toutefois, nous n’avons pas de temps à perdre à de telles âneries, alors je vais m’empresser d’enchaîner. Et tenter d’être concise et néanmoins intéressante. Sachez donc que le petit Pierre est né en 1934 et que l’homme qu’il était devenu nous a quitté en 1988. Cet homme est donc la preuve morte qu’à peine un demi siècle suffit pour laisser sa marque dans l’histoire. Et contrairement à un autre illuminé, qui préférait la musique alors qu’il était sourd, c’est en toute simplicité, par la porte de service, que Pierre Desproges est entré dans le cœur des Français, et ce sans même s’essuyer les pieds. Les mondanités n’étaient pas pour lui.
Pourtant, l’humour du bonhomme n’a rien de vulgaire ou de commun. Je peux toujours vous donner la recette, mais si vous n’avez pas les ingrédients, vous n’irez pas loin : une grande quantité d’activité cérébrale et encore plus de talent. En effet, la principale ficelle que Desproges aime à tirelipimponner lors de ses « sketchs » (que ce mot est réducteur ici !) c’est celle des jeux de langage. Ils ne sont que deux à avoir su faire ça avec un talent et une classe impeccables : lui et Raymond Devos. Un autre point commun entre les deux est que chacun a réussi à imposer un style à lui, et que ces styles ont été souvent imités mais jamais égalés. Devos s’est installé par la force tranquille et une feinte atonie. Et Desproges par un mélange presque indéfinissable, que je vais toutefois tenter de définir ici pour vous, dans ma mansuétude sans borne. Si Desproges est drôle c’est d’abord, nous venons de le voir, parce que les textes qu’il a écrit le sont. Mais c’est aussi parce que la façon dont il les joue l’est encore plus : le « ton » Desproges ne se raconte pas mais s’écoute (*). On peut tout de même se risquer à évoquer une diction particulière, passant du quasi monocorde à des loufoqueries vocales variées : accélérations, aigus, graves, liaisons impromptues. Et on peut même préciser qu’il aime utiliser nombre d’images alambiquées et de phrases à rallonge. Il s’amuse également à glisser des incongruités partout, à instaurer un décalage entre la forme avec laquelle il raconte et le fond même qu’il raconte, voire carrément un décalage entre un récit d’ensemble dans un langage très soutenu et des jurons loufoques tombant régulièrement (« dieu me tripote, où va le monde ? »).
Le Tribunal des Flagrants Délires est une parfaite illustration de l’étendue de ses talents. Dans cette émission diffusée sur France Inter au tout début des années 80, Desproges n’y allait pas avec le dos de la cuiller et redonnait ses lettres de noblesse à l’humour satirique. Chaque diffusion était l’occasion d’épingler une nouvelle célébrité en déclamant un réquisitoire contre sa personne. C’était aussi l’occasion d’un véritable show, bien entendu radiophonique, mais aussi visuel, pour les veinards ayant pu assister aux enregistrements. L’ensemble ne durait pas plus de quelques minutes, juste ce qu’il faut pour amuser sans lasser. Le coffret des deux bouquins des Réquisitoires en compte en tout soixante, de réquisitoires. Certains sont passés à la postérité et sont toujours agréables à relire, d’autres sont plus méconnus mais font passer de réels moments de poilade. L’ensemble se lit en une ou deux heures seulement, mais se relit volontiers régulièrement. Et pour vous laisser juger par vous même, j’ai collecté quelques-uns de mes extraits favoris. Sachez toutefois, avant de vous lancer dans cette partie de distraction, que la force de cette inédite version écrite des réquisitoires est de donner l’illusion au lecteur amateur qu’en plus de lire Desproges, il l’entend. Et, ça, c’est quand même chouette. Mais, silence, voici les extraits :
« Si je requiers votre clémence, mesdames et messieurs les jurés (une clémence toute relative, j’y reviendrai), c’est que l’accusé Jean-Jacques Debout est un handicapé patronymique. Qu’est-ce qu’un handicapé patronymique ? Qu’a-t-il de moins qu’un handicapé trop nimique ? Ce n’est pas ce qui s’appelle une excellente question, mais je vous remercie quand même de me l’avoir posée !» – Réquisitoire contre Jean-Jacques Debout.
« Mesdames et messieurs les jurés, je réclame une peine de cent vingt ans de prison ferme et insonorisée pour Wolfgang Amadeus Trichlorostyrène. J’en ai terminé. Je laisse la parole à Mickey. » – Réquisitoire contre Plastic Bertrand.
« Alan Stivell est un escroc ! Il est aussi breton que je suis socialiste ! Bretoniennes, Bretoniens, n’écoutez pas ce barde ! C’est un faux ! J’ai ici l’acte de naissance de cette immonde gargouille qui mange les crêpes des Français ! Cet homme est un atroce bâtard de juif anglais et de gourde italienne ! » – Réquisitoire contre Alan Stivell.
« Jacques Séguéla est-il un con ? La question reste posée. Et la question restant posée, il ne nous reste plus qu’à poser la réponse. Jacques Séguéla est-il un con ? De deux choses l’une : ou bien Jacques Séguéla est un con, et ça m’étonnerait tout de même un peu, ou bien Jacques Séguéla n’est pas un con, et ça m’étonnerait quand même beaucoup. » – Réquisitoire contre Jacques Séguéla.
Voilà, vous avez vu par vous-même, le résultat est sans appel : vous avez ri ! Du coup, j’en ai terminé maintenant. Et je déclare l’accusé indubitablement coupable. Je requiers, car je l’aime, oui je requiers pour sa peine que tous les lycéens du pays puisse découvrir en cours les textes de Monsieur Desproges, ici non présent. Histoire que ça l’asticote un peu dans sa tombe…
(*)http://www.desproges.fr/ pour ses plus fameux réquisitoire en version audio. Je ne saurais que trop vous conseiller le réquisitoire contre Jean-Marie Le Pen, ainsi que celui contre PPDA