Je prendrais ici pour référence l’édition plus récente de l’ensemble du « live » at the Village Vanguard, New-York City, le dimanche 25 juin 1961. un peu plus de deux heures et demi avec le trio Bill Evans (piano), Paul Motian (batterie) et Scott LaFaro (basse) qui effectua ce jour mémorable son dernier concert, décédant 10 jours plus tard.
Bill Evans est considéré comme un des chantres du Be-Bop à ses débuts, accompagnant entre autres le seul et unique Miles Davis. Né en 1929 à Plumfield, d'un père d'origine galloise et d'une mère d'origine russe, Bill étudie le piano classique de 1935 à 1940 pour se tourner vers l’improvisation et partir étudier la musique à la South Eastern Louisiana University. Il s’installe ensuite à New-York en 1955 où il fait ses débuts entant que « sideman ». Les années suivantes le verront sortir son premier album et côtoyer des géants du jazz tels Miles Davis, Charles Mingus et John Coltrane.
En 1959 il débute sa collaboration avec l’excellent contrebassiste Scott LaFaro. Le concert dans le club du Village Vanguard est l’une des œuvres les plus merveilleuses réalisées par le trio. Par la suite, affecté par la mort de son ami bassiste, le pianiste se tournera vers le duo, puis reconstituera des trios. De nombreuses personnes le désignent comme un précurseur du « jazz modal » (caractérisé, pour faire simple, par l’usage de nouvelles gammes modales ni mineure
ni majeure, et d’une certaine manière à l’expression d’un nouveau lyrisme).
Un pianiste blanc, doté de lunettes, d’une coupe et d’un regard qui le connotent plus comme poète que jazzman. Un musicien formidable, mais troublant, qui s’est dégagé son propore chemin. Un halo étrange émane de lui. Les drogues ont creusé ses traits et noirci son regard autant que les pertes de son ami et de son frère dépressif. La musique venait pour lui de l’âme, et ses compositions étaient souvent empreintes d’une vigueur nostagique et d’une tristesse envoûtante, ce que montre parfaitement ce live.
Village Vanguard : à salle exiguë, public réduit, ambiance privée. On est loin de Sydney Bechet à l’Olympia devenu pour l’occasion un lieu de décombres….
Evans-Motian-LaFaro : un trio rêvé… trois talents exceptionnels réunis dans une parfaite symbiose. Car il ne suffit pas d’ajouter 1+1+1, il faut que la somme égale 1 et non pas 3…aucun des trois n’écrase les autres… que ce soit en temps de jeu, en force de pénétration auditive, dans l’élaboration de l’improvisation. Chacun accompagne l’autre. Autonomie et alchimie : une ambivalence si délicate à réaliser et qui rend ces performances d’autant plus précieuses. La cohésion implique une même manière d’envisager, de sentir et de penser la musique.
La basse de LaFaro évolue avec habilité et grâce pourrait on dire. D’une aisance étonnante, elle enchaîne des solos superbes, autant qu’elle incarne cette délicatesse qui marque chacun des phrasés de ce concert.
La batterie de Motian quant à elle roule, gambade, allègre et légère, tout en sachant faire des roulis plus accentués par exemple dans la seconde version de « My romance ».
Par ce concert, on entre dans un jazz feutré, intimiste. Le jeu ne rejoint pas un étalage de qualités pianistiques. Chaque note éclot dans le silence et se taille sa part au soleil d’une interprétation méticuleuse, fine. Si Thelenious Monk de par son génie emportait l’auditeur dans une furia sonore, dans un étourdissement, Bill Evans se campe comme orfèvre des notes, sculpteurs délicat. A 32 ans, il témoigne d’une grande maturité.
Notons aussi cette manière toute particulière de jouer courbé, penché en avant, comme si la force d’attraction de la musique et du clavier aspirait le musicien vers son instrument, ou – et surtout plus exactement- dans une position de véritable recueillement qui est introspection et rassemblement de soi pour être celui qui écoute et qui crée. Il se fait interrogateur, entre l’expressif et l’inexpressif.
Sobriété. Tel est l’un des termes pouvant résumer ce concert capital dans la carrière de Bill Evans. Mais aussi finesse, pureté. Des notes cristallines au piano, bruissantes à la batterie, chaudes et profondes à la basse réunies dans une alchimie incomparable. Du jazz à l’encontre des poncifs qui en feraient une musique de transe, endiablée et sauvage.
Afternoon – set 1
- Gloria’s step (interrompu)
- Alice in wonderland
- My foolish heart
- All of you
Afternoon – set 2
- my romance
- some other time
- solar
Evening – set 1
- gloria’s step
- my man’s gone now
- all of you
- detour ahead
Evening – set 2
- waltz for Debby
- Alice in wonderland
- Porgy (I loves you, Porgy)
- My romance
- Milestones
Evening – set 3
- detour ahead
- goria’s step
- waltz for Debby
- all of you
- Jade Visions
- Jade Visions 2
“Waltz for Debby” et “Alice in wonderland” sont deux grands tubes de Bill Evans, et moments incontournables de cette journée. Dans l’ensemble, les disques peuvent s’écouter en diachronie, l’un à la suite de l’autre… pour un panorama d’ensemble du concert, ou en « synchronie » (le terme n’est pas rigoureusement exact) en comparant les différentes parties des compositions segmentées. En plus de cet avantage considérable de l’interprétation/improvisation qui, tels les crus classés, différencie et personnalise des performances par le même musicien, durant la même journée. Bill Evans entouré par ses acolytes révolutionne le trio. Il en fait un échange à trois, un dialogue ou plutôt un trilogue.
Un concert exceptionnel de par sa valeur testimoniale (dernier enregistrement du trio) et qualitative, pour un pianiste à la merveilleuse modernité. Je ne m'apesantirai pas plus... car d'ailleurs, que dire, comment exprimer cet indicible?
20.12.2004 12:34
Pour aimer particulièrement Bill Evans, ton avis est exceptionnel. "Orfèvre des notes, sculpteurs délicat"...qualificatifs exacts de sa musique. Bravo!
13.11.2004 22:59
Tu parles merveilleusement bien de musique! On croirait l'entendre rien qu'en lisant tes mots :-))
27.10.2004 02:11
je l'entends la musique.... qui peut décrire de telle façon une musique? haegis.... c magique.... les notes scientillent dans mon esprit comme tes mots résonnent dans mes oreilles....