Dans Une enfance d’ailleurs, 17 écrivains racontent, édité pour la première fois en 1993 par les éditions Belfond et réédité en 2002 par l’édition « J’ai lu » Nancy Huston et Leïla Sebbar recueillent des textes sur l’enfance. Ce n’est pas la première collaboration des deux écrivains qui publient en 1986 chez les éditions Bernard Barrault Lettres parisiennes : autopsie de l’exil. Ce n’est pas non plus le premier recueil de récit d’enfance réunissant des textes d’écrivains que dirigera Leïla Sebbar. En 1997 elle dirigera un recueil intitulé Une enfance algérienne puis en 2001 Une enfance outremer. Tout ces ouvrages ne sont pas sans rapport et sont en effet tous orientés vers une littérature de l’enfance, du souvenir en ce qui concerne les recueils de textes mais aussi vers une littérature de l’exil. C’est en effet une introspection dans l’enfance que nous offre chacun des 17 écrivains à travers leur texte. Ceux-ci habitent tous en France mais viennent tous de pays étranger. Chaque témoignage est unique et différent mais toutefois ils témoignent et participent d’une même volonté de reconnaissance d’une littérature de l’exil.
Ce qui rassemble d’autant plus ces écrivains c’est ce retour au pays d’origine dans une langue étrangère, la langue française. En effet il semblerait que la recherche de cette « enfance d’ailleurs » ne puisse se faire que dans la langue de l’exil, la langue de l’ailleurs, de l’étrange par conséquent le français. La problématique de la langue est une des questions auquel se confronte ce recueil et tout récit de l’exil.
Tous les écrivains de ce recueil écrivent en français et pourtant pour la majorité d’entre eux ce n’est pas leur langue maternelle. En effet, la langue est ce dont il va falloir prendre possession après l’exil mais il va falloir aussi se déposséder de sa langue maternelle. Mais c’est aussi ce qui marque ou même ce qui nous rattache à nos racines, à notre pays d’origine. Ecrire dans la langue de l’exil signifierait-il oublier une partie de soi ?
Le fait d’écrire dans la langue de l’exil, la langue étrangère semble être un partis pris chez ces écrivains. En effet, il s’agit de prendre un recul nécessaire au travail de mémoire auquel les écrivains se confrontent. Abandonner sa langue pour écrire dans la langue du pays d’exil devient un moyen de se réproprier dans l’écrit la langue de l’enfance mais aussi l’enfance elle-même. La langue de l’exil ne prend pas la place de la langue maternelle mais elle la côtoie. Elle est la langue de l’extérieur contrairement à la langue « intérieure ». Cela serait donc la langue de l’exil, de l’extérieur qui permettrait ce retour à l’enfance, à l’ « intérieur ». Le rapport entre la langue de l’exil et la langue de l’enfance n’existe pas sous le terme d’un rapport de supériorité ou d’infériorité mais sous les termes d’une cohabitation. On note d’ailleurs un travail de passage constant d’une langue à une autre et ce n’est pas un hasard si un grand nombre des écrivains sont traducteurs. C’est en effet dans le travail de traduction qu’une cohabitation entre deux langues prend un sens nouveau. Certains écrivains de ce recueil comme Luba Jurgenson, Mohamed Kacimi el-Hassani ou encore Abdelwahab Meddeb sont traducteurs. Ils passent d’une langue à l’autre, traduisent un texte dans une autre langue ce qui permet non seulement à l’écrivain lui-même de passer les frontières que créent la différence de langues mais aussi de permettre à la littérature de passer ces mêmes frontières.
La langue devient alors un moyen de passer les frontières. Ecrire dans la langue de l’exil c’est aussi affirmer sa liberté face aux frontières. C’est ce que nous dit Rachel Mizrahi dans « Un jour j’irai » : « Je n’ai pas de langue maternelle. J’y ai échappé. J’ignore dans quelle langue j’ai prononcé mon premier mot et quel était ce mot. Les langues j’en fais collection, souverain remède contre les frontières. ».
Cet ouvrage nous ouvre et nous fait découvrir une littérature de l’exil et de l’enfance. Il sera donc question de deuil, de nostalgie, de souffrance ou de moments joyeux, de retour dans le pays d’origine à travers plusieurs témoignages. C’est en effet ce que nous connote le titre même de ce recueil. Les différents écrivains partent à la recherche de l’ailleurs, du pays quitté soit dans la souffrance lorsque l’exil a été obligatoire, soit d’une manière plus heureuse lorsqu’il est un choix. Cette recherche va de paire avec un travail de mémoire fort, une redécouverte des origines et des racines de chacun des auteurs qui ne peut se trouver que dans l’enfance, cette « enfance d’ailleurs ».
Ces souvenirs que nous livrent ceux-ci est le résultat d’un travail de mémoire qui se traduit par un retour à l’enfance et à l’exil dans leur écrit. On assiste alors à un passage d’un monde adulte à un souvenir d’enfant qui s’opère de différente manière.
Le premier récit « Coccinelles » annonce d’emblée la couleur du recueil Une enfance d’ailleurs. Dans son récit autobiographique Adam Biro mêle souvenirs d’enfance très personnels et une objectivité historique. On note de même dans tous les autres récits des remarques sur la situation politique du pays et ce qui a poussé à l’exil qui ne peuvent provenir que d’un regard et un jugement d’adulte. Cette impression est accentuée par la présence d’un esprit d’adulte dans des souvenirs d’enfant, esprit du à l’époque : « C’était une époque trouble. Les enfants ne pouvaient pas s’abandonner au temps comme des enfants. Au moindre souvenir tendre ou simplement humain s’attache un bout d’époque à dimension d’adulte, incompréhensible, un bout d’histoire ». Ainsi, on trouve aussi de la nostalgie, des moments tendres et joyeux : « Ai-je oublié ? Ce geste imbécile et d’autres, semblable, illuminent ma vie. ». Cette phrase exprime à la fois cette nostalgie mais aussi un questionnement. Ici nous somme face à une ébauche d’un travail de mémoire que l’on ressent grâce à un balancement entre l’enfance et le monde adulte.
Le rattachement au monde adulte est aussi un moyen d’appréhender le souvenir douloureux et d’y faire face. « Car je reviens toujours. Toujours. Je refais le chemin. Je reprends des avions. Des trains. Des autocars. Je suis les traces. Je marche, je déambule, je parcours. Je hume. Je cherche et je trouve. ». Cette phrase résume bien l’entreprise de chaque écrivains qui est aussi emblématique d’une écriture nomade, d’une inscription forte dans un travail de mémoire constant et une recherche dans l’enfance. Ceci montre par ailleurs une maturité dans le travail d’une écriture migrante qui explique ce balancement observé entre une objectivité d’adulte et une subjectivité de l’enfance vécu.
C’est donc grâce et avec cette distance que les écrivains nous parle de l’enfance et de l’exil. Un lien fort entre ces deux derniers apparaît dans chaque écrit. Qu’il soit subit ou choisit, l’enfance renvoie directement au désir d’exil. Il est un choix dès l’enfance.». Pour ces écrivains, l’exil est lié à l’enfance et rien ne la sépare du sentiment d’appartenir à un « ailleurs ».
L’enfance est aussi ce qui chez ces écrivains, mais aussi comme chez chacun d’entre nous, l’espace significatif qui va nous constituer en tant qu’adulte. Ne serait ce pas alors une tentative de réconciliation entre le monde de l’enfance et le monde de l’adulte auquel nous sommes face, mais aussi entre la terre d’origine et la terre de l’exil ? Ce recueil nous offre un espace unique de réconciliation.
Dans un premier temps on remarque donc un rapport fort à l’authenticité du à l’autobiographie mais aussi à la présence de photographies. En effet les textes racontent des souvenirs réelles. D’autre part, avant chacun des textes il nous est montré des photographies des écrivains. Sur une même page, on voit d’abord une photo de l’écrivain étant enfant puis une photo de l’écrivain à l’âge adulte. Tout d’abord, on peut supposer que ces photos sont présentent pour apporter plus de poids er d’authenticité à l’œuvre et aux textes. Mais il semblerait que ces photos ouvrent aussi à lier ces deux mondes qui sont le monde de l’origine et le monde l’exil comme le monde de l’enfance et le monde de l’âge adulte. Les photos seraient la manière formelle d’unir, de créer un pont entre l’origine et l’exil, entre l’enfance et l’âge adulte. Ces frontières donc franchis dans un premier temps par les photographies.
Le choix de faire de cette œuvre un recueil semble de prime abord un choix logique. En effet, comme nous l’avons déjà dit précédemment, chaque écrivains racontent leur propre histoire. Il s’agit de réunir 17 récits, 17 « fragments ». La forme qui s’impose donc est le recueil. Mais ce choix logique ouvre à une poétique particulière. Comme nous avons pu l’aborder notamment sur la question de la langue, l’exil se pose souvent sous les termes d’un rapport d’appartenance ou de désappartenance à une langue mais aussi à un lieu. La forme du recueil semblerait apporter une réponse à cette interrogation constante. En effet, le recueil est la forme qui rassemble en un seul lieu. Chaque fragment unique est réunis en un seul lieu celui de recueil et chaques voix portées par les récits s’unissent en une seule. Ainsi, chaque partie fait partie d’un ensemble indissociable, d’un seul lieu.
Cet ouvrage semble alors l’occasion de créer une nouvelle terre neutre et paisible ou toute réconciliation entre le pays d’origine et le pays d’exil est possible. L’écriture devient la terre qui défie les frontières et qui les réconcilient.
La forme devient dès lors importance et significative. Elle démontre que tous les récits racontent la même chose, qu’ils sont empreints d’une seule écriture de l’exil même si l’histoire est différente.
Chaque récit d’enfance révèle une écriture singulière mais aussi commune de chaque écrivains : celle de l’ailleurs. Ici, nous ne sommes pas seulement face à une enfance d’ailleurs mais à une écriture de l’ailleurs.
Cet ouvrage est un emblème de ce que peut créer une littérature de l’exil, c’est-à-dire un pont et une réconciliation entre les frontières, un lieu unique créer par l’écriture.
Pour conclure, je ne peux que conseiller ce recueil qui est selon moi un passage obligé pour toute personne intéressée par le littérature de l’exil. J’ai beaucoup apprécie ce livre car il réunis aussi tous les thèmes principaux d’une littérature de l’enfance. De plus, lire des souvenirs d’enfance d’écrivain crée nécessairement un rapport à la lecture très intime. Se plonger dans des souvenirs d’enfance, dans des pays inconnues, crée un rapport particulier aux auteurs.
Un ouvrage à lire, relire, feuilleté pour enfin comprendre ce sentiment d’appartenir à un ailleurs, notre enfance.
Liste des auteurs
Adam Biro (Hongrie) « Coccinelles »
Colette Fellous (Tunisie) « Le Petit Casino »
Nancy Houston (Canada) « Deux voyages retour simple »
Paula Jacques (Egypte) « L’Histoire de mon chat »
Rauda Jamis (Cuba) « il y a peu de châteaux forts sous les palmiers »
Luba Jurgenson (Russie) « L’Outre-pays »
Mohamed Kacini el-Hassani (Algérie) « Une odeur de Sainteté »
Vénus Khoury-Ghata (Liban) « Les larmes de ma mère »
Henri Lopes (Congo) « Muluku au temps des bateaux à roues »
Maria Maïlat (Roumanie) « L’Arc-en-ciel, l’accordéon, Dracula »
Edouardo Manet (Cuba) « Les Années soleil »
Daniel Maximin (Guadeloupe) « Les Antilles à l’œil nu »
Abdelwahab Meddeb (Tunisie) « La Maison de l’araucaria »
Rachel Mizrahi (Pologne) « Un jour j’irai »
Tierno Monenembo (Guinée) « Une poignée d’arachide »
Leïla Sebbar (Algérie) « La Moustiquaire »
Morgan Sportès (Algérie) « L’Enfance d’un « cheikh » »
18.12.2004 15:01
Très bel avis, fort complet..
17.12.2004 11:44
L'idée éditoriale à l'origine de cet ouvrage me semble passionnante et permet certainement une meilleure compréhension de tous ces écrivains qui ont choisi la France comme terre d'accueil. Un seul petit reproche à te faire...Pourrais-tu aérer un peu plus ton texte...sinon c'est excellent!
16.12.2004 09:48
Bel avis! Très bien écrit...